Un poids — invisible mais très lourd — semble lui être ôté des épaules. Quelque chose dans son cœur semble s’être remis d’aplomb pour la première fois depuis bien longtemps. Pete s’élance vers la librairie Halliday d’un pas redoublé, sans avoir conscience qu’il a les poings serrés.
23
Il est trois heures passé de quelques minutes — à peu près l’heure où Pete monte dans la Prius de Hodges — quand un client entre dans la boutique. C’est un type joufflu dont les grosses lunettes et la barbiche poivre et sel ne peuvent masquer sa ressemblance avec Elmer, le chasseur sachant chasser.
« Puis-je vous aider ? demande Morris alors que ce qui lui vient tout de suite à l’esprit c’est plutôt : Euh, quoi d’neuf, docteur ?
— Je ne sais pas encore, répond Elmer prudemment. Où est Drew ?
— Il a eu une sorte d’urgence familiale dans le Michigan. » Morris sait que Andy est originaire du Michigan donc de ce côté-là, ça va, mais il doit faire gaffe à pas en rajouter côté famille : si Andy a un jour parlé de ses proches avec lui, Morris a tout oublié. « Je suis un vieil ami. Il m’a demandé de garder la boutique cette après-midi. »
Elmer est dubitatif. La main gauche de Morris, pendant ce temps, se glisse au creux de ses reins et tâte la forme rassurante du petit automatique. Il veut pas flinguer ce mec, pas prendre le risque d’une détonation, mais s’il doit le faire, il le fera. Y a plein de place pour Elmer à l’arrière, dans le bureau privé de Andy.
« Il devrait avoir reçu un livre pour moi pour lequel j’ai versé un acompte. Un édition originale de On achève bien les chevaux. De…
— Horace McCoy », complète Morris.
Les bouquins posés sur l’étagère à gauche du bureau — ceux derrière lesquels se cachaient les DVD de sécurité — avaient des languettes de papier qui dépassaient des pages et, depuis son arrivée au magasin aujourd’hui, Morris les a tous examinés. C’est des commandes de clients et le McCoy y figure.
« Joli exemplaire signé. Simple signature, sans dédicace. Quelques piqûres sur la tranche. »
Elmer sourit.
« C’est celui-là. »
Morris descend le livre de l’étagère, tout en jetant un petit coup d’œil à sa montre. 3 :13. Les cours finissent à trois heures au lycée de Northfield, ce qui signifie que le gosse pourrait être là au maximum à trois heures et demie.
Il retire la languette de papier et lit Irving Yankovic, $750. Il tend le livre à Elmer, en l’accompagnant d’un sourire.
« Celui-ci a un statut spécial. Andy — je crois qu’il préfère se faire appeler Drew dorénavant — m’a dit qu’il vous le laissait pour cinq cents. Comme il a pu le négocier à un meilleur prix que ce qu’il escomptait, il voulait vous faire profiter de l’aubaine. »
La perspective d’économiser deux cent cinquante dollars fait s’évaporer tout ce qui restait des soupçons d’Elmer tombant sur un inconnu à la place habituelle de Drew. Il sort son chéquier de sa poche.
« Donc… avec l’acompte, ça nous fait… »
Morris a un geste magnanime de la main.
« Il a oublié de me préciser le montant de l’acompte. Déduisez-le vous-même. Je suis sûr qu’il vous fait confiance.
— Après toutes ces années, oui, j’espère bien. »
Elmer se penche sur le comptoir et entreprend de rédiger son chèque. Avec une lenteur exaspérante. Morris consulte la pendule de l’ordinateur. 3 :16.
« Vous avez lu On achève bien les chevaux ? demande l’autre.
— Non, répond Morris. Je suis passé à côté de celui-là. »
Que fera-t-il si le gosse arrive pendant que ce prétentieux connard à barbiche est encore en train de pérorer au-dessus de son chéquier ? Il pourra pas dire à Saubers que Andy l’attend dans l’arrière-boutique, pas après avoir dit à Elmer qu’il est parti dans le Michigan. La sueur commence à lui dégouliner sur le front et les joues. Il le sent. Il suait comme ça en prison, quand il attendait de se faire violer.
« Merveilleux bouquin, commente Elmer en s’interrompant, stylo en l’air au-dessus du chèque à moitié rédigé. Merveilleux roman noir doublé d’une formidable critique sociale de l’envergure des Raisins de la colère. » Il se tait, réfléchissant au lieu d’écrire, et maintenant il est 3 :18. « Bon… peut-être pas Les Raisins, j’exagère peut-être un peu, mais ça rivalise nettement avec En un combat douteux qui ressemble plus à un tract socialiste qu’à un roman, vous ne trouvez pas ? »
Morris donne son assentiment. Ses mains sont comme ankylosées. S’il doit dégainer le revolver, il risque de le lâcher. Ou de se tirer un coup directement dans la raie des fesses. Voilà qui le fait soudain japper de rire, un son surprenant dans cet espace tapissé de livres.
Elmer lève les yeux, sourcils froncés.
« Quelque chose de drôle ? Concernant Steinbeck, peut-être ?
— Non, non, pas du tout, dit Morris. C’est… Je souffre d’une maladie rare. » Il se passe une main sur une joue moite. « Je commence par transpirer, puis je me mets à rire. » La mine d’Elmer le fait rire à nouveau. Il se demande si Andy et Elmer ont déjà couché ensemble et l’idée de toute cette chair rebondissant et claquant le fait redoubler de rire. « Je suis désolé, monsieur Yankovic. Vous n’y êtes pour rien. Et, au fait… êtes-vous apparenté au célèbre chanteur pop humoriste Weird Al Jankovic ?
— Non, pas du tout. »
Yankovic griffonne sa signature en vitesse, déchire le chèque du talon et le tend à Morris tout sourire qui se dit que c’est une scène qu’aurait pu écrire John Rothstein. Durant l’échange, Yankovic veille à ce que leurs doigts ne se touchent pas.
« Désolé pour le rire », dit Morris en riant encore plus fort. Il vient de se souvenir qu’ils appelaient le célèbre chanteur pop humoriste Weird Al Yank-My-Dick[16]. « Je ne peux absolument pas le contrôler. » La pendule indique maintenant 3 :21, et même ça, c’est drôle.
« Je comprends. » Elmer bat en retraite, le livre serré contre sa poitrine. « Merci. »
Il se hâte vers la porte. Morris le rappelle :
« N’oubliez pas de dire à Andy que je vous ai fait la réduction. Quand vous le verrez. »
Et ça fait rire Morris encore plus fort parce qu’elle est bien bonne, celle-là. Quand vous le verrez ! T’as pigé ?
Lorsque la crise finit par passer, il est 3 :25 et, pour la première fois, il vient à l’esprit de Morris qu’il a peut-être bousculé M. Irving « Elmer » Yankovic sans aucune raison. Peut-être que le gosse a changé d’avis. Peut-être qu’il viendra pas, et ça, ça n’a rien de drôle.
Bon, pense Morris, s’il se ramène pas ici, va falloir que j’aille le voir à la maison. Et là, rira bien qui rira le dernier. Pas vrai ?
24
Quatre heures moins vingt.
Plus besoin de stationner contre une bordure de trottoir jaune maintenant : les parents qui encombraient tout à l’heure le secteur du lycée, attendant pour récupérer leurs gosses, sont tous partis. Les bus scolaires aussi. Hodges, Holly et Jerome sont installés dans une berline Mercedes qui appartenait naguère à Olivia, la cousine de Holly. Cette voiture a servi d’arme au City Center, mais aucun d’entre eux ne pense à ça en cet instant. Ils ont bien d’autres choses en tête, à commencer par le fils de Thomas Saubers.