Paradoxalement, j’ai moins de raisons de quitter mes fonctions en 1986 que je n’en avais dix ans auparavant. Les moyens dont je dispose pour gouverner sont bien supérieurs, sous la cohabitation, à ceux qui m’étaient octroyés à ce moment-là. La suprématie du chef de l’État n’est plus la même, par la force des choses, même si ce dernier n’entend rien céder de l’autorité que lui confère la Constitution. Avec ou sans le consentement de l’Élysée, le travail accompli au cours des premiers mois qui suivent ma nomination est déjà considérable. À l’exception de celles prévues par ordonnances, la plupart des grandes mesures destinées à encourager l’investissement et la création d’emplois seront votées et engagées durant cette période.
Outre la réforme, déjà évoquée, de la procédure d’autorisation administrative de licenciement, mon gouvernement procède coup sur coup à la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes, du contrôle des prix, des changes et du crédit, à l’exonération de l’impôt sur le revenu de deux millions de petits contribuables, au lancement d’un plan d’urgence en faveur de l’emploi des jeunes, fondé sur une exonération totale ou partielle des charges sociales, à la mise en place d’un nouveau dispositif concernant la participation et l’actionnariat des salariés…
Dans le même temps, nous avons eu le souci de sauvegarder et de conforter les acquis de la Sécutité sociale. À notre arrivée, le régime perdait environ vingt milliards de francs chaque année. Ne rien faire eût abouti à l’éclatement de la Sécurité sociale, à laquelle les Français sont très légitimement attachés. Mon gouvernement a non seulement assuré sans rupture le paiement des pensions de retraite et des allocations familiales, mais il a aussi entrepris de lutter contre les abus qui vont à l’encontre même des principes qui fondent notre Sécurité sociale, en lançant un plan de rationalisation des dépenses d’assurance maladie et en engageant une concertation approfondie avec les médecins, les professions de santé et les assurés en vue de responsabiliser chacun. C’est ainsi que des recettes nouvelles ont pu être apportées à la Sécurité sociale ; un effort exceptionnel ayant été demandé à tous en n’excluant aucune catégorie de Français ni aucune forme de revenus. Là où des économies étaient nécessaires, les adaptations nécessaires ont été prévues pour que les plus démunis ou les plus âgés ne soient pas pénalisés. Lors des États généraux qui se dérouleront dans tout le pays d’avril à novembre 1987, le gouvernement donnera pour la première fois la parole aux Français sur un sujet qui les intéresse tous individuellement et collectivement.
Tout cela, et quantité d’autres actions qu’il me faudrait citer[1], a pu être réalisé dans le cadre d’une cohabitation certes mouvementée — il ne pouvait en être autrement, sur un plan strictement politique — mais qui, dans son fonctionnement même, se passe le plus souvent en bonne intelligence entre les deux parties concernées.
Après une phase délicate d’adaptations et de mises au point, la coopération entre l’état-major de Matignon et celui de l’Élysée s’établit peu à peu dans un climat plus détendu. Celui-ci doit beaucoup à la relation de confiance qui s’est progressivement instaurée entre deux hommes faits pour s’entendre : mon directeur de cabinet, Maurice Ulrich, et le secrétaire général de l’Élysée, Jean-Louis Bianco. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, il en va de même, dans la pratique quotidienne, de mes rapports avec le chef de l’État.
J’ai tout entendu dire à ce sujet, mais la vérité est que, si elle ne fut pas de tout repos, cette période de coexistence avec François Mitterrand s’est passée, en définitive, sans éclats de voix d’un côté comme de l’autre, et dans une ambiance que nos différends, et l’agacement mutuel qui pouvait en résulter, n’ont jamais empêché d’être courtoise et respectueuse.
En dehors de nos entretiens courants, plusieurs fois par semaine, le plus important est celui que nous avons en tête à tête chaque mercredi matin avant le Conseil des ministres, durant environ une heure. Les questions dont nous débattons tiennent le plus souvent au fonctionnement normal de l’État : nominations, règlement des dossiers en cours, à propos desquels, de retour à Matignon, j’indiquerai à Maurice Ulrich, par de brèves notes manuscrites, la marche à suivre : « il est d’accord », « il veut qu’on en reparle », « il n’y tient pas »…
Mais ce colloque singulier entre le Président et son Premier ministre est aussi l’occasion d’échanges informels, plus utiles que tous autres à la compréhension mutuelle entre deux hommes que rien ne prédispose à s’entendre. Alors qu’on nous imagine, à l’extérieur, en train de nous quereller sur des problèmes politiques, il est fréquent que notre conversation porte sur des questions plus personnelles ou sur nos passions communes en matière d’art ou de poésie.
À la différence de son prédécesseur, dont les goûts littéraires et artistiques ne débordaient guère le XVIIIesiècle, François Mitterrand se montre curieux de toutes les formes de connaissance. Bien que centré sur les domaines traditionnels de la culture française et européenne, il témoigne d’un grand intérêt pour l’histoire des autres civilisations, comme celles de l’Extrême-Orient ou de l’Amérique précolombienne, dont il me sait plus familier.
Je n’ignore pas la complexité du personnage, ni les zones d’ombre qui jalonnent son parcours, mais l’homme que je découvre au fil de nos entretiens m’apparaît d’une finesse de jugement et d’une intelligence tactique que j’ai rarement rencontrées dans le monde politique. Son amour de la France est indiscutable, et il n’admet pas que celle-ci soit abaissée, même s’il tend, selon moi, à l’enfermer dans des perspectives archaïques et eût sans doute rêvé de la laisser vieillir comme un paysage qu’il aimait. Nos valeurs communes sont celles de deux provinciaux attachés aux traditions terriennes, comme aux idéaux de la République. Et si, pour le reste, nos convictions semblent à l’opposé l’une de l’autre, probablement l’un est-il moins à gauche qu’il ne le fait croire et l’autre moins à droite qu’il ne le laisse paraître.
Plus que ses idées, c’est la façon de les mettre en scène que la cohabitation m’a permis d’admirer chez François Mitterrand. « Salut l’artiste ! » m’est-il arrivé de penser en assistant à quelques-unes de ses prestations. Celle, notamment, d’un certain 14 juillet 1986.
Bien que la loi d’habilitation, âprement combattue par les députés de gauche, ait fini par être promulguée le 2 juillet, il est de plus en plus probable que le chef de l’État refusera de signer les ordonnances relatives aux privatisations. Je n’en suis pas surpris, tant cette question revêt une portée symbolique qu’il a tout intérêt à exploiter contre nous. À défaut de pouvoir empêcher les dénationalisations, il peut à tout le moins en retarder la mise en place en contraignant le gouvernement à renoncer aux ordonnances pour les faire appliquer — et par là marquer auprès de l’opinion, non seulement sa différence, mais son autorité. Ne vaut-il pas mieux, dans ce cas, prendre les devants et priver l’Élysée du bénéfice d’un coup d’éclat en choisissant de recourir à la voie parlementaire, comme nous aurions probablement dû le faire d’entrée de jeu ? Mais il est déjà trop tard, à cette date, pour rebrousser chemin — ce qui n’eût pas manqué d’être interprété comme un aveu de faiblesse…
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