«Quatre arbres! s’écria-t-il; voyez, là-bas!»
En effet, quatre arbres isolés s’élevaient à son extrémité.
«C’est l’île de Benga! c’est bien elle! ajouta-t-il.
– Eh bien, après? demanda Dick.
– C’est là que nous descendrons, s’il plaît à Dieu!
– Mais elle paraît habitée, monsieur Samuel!
– Joe a raison; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d’une vingtaine d’indigènes.
– Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, répondit Fergusson.
– Va comme il est dit», répliqua le chasseur.
Le soleil était au zénith. Le Victoria se rapprocha de l’île.
Les Nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris énergiques. L’un d’eux agitait en l’air son chapeau d’écorce. Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats.
Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le fleuve et le traversèrent à la nage; des deux rives, il vint une grêle de balles et une pluie de flèches, mais sans danger pour l’aérostat dont l’ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se laissa couler à terre.
«L’échelle! s’écria le docteur. Suis-moi, Kennedy!
– Que veux-tu faire?
– Descendons; il me faut un témoin.
– Me voici.
– Joe, fais bonne garde.
– Soyez tranquille, monsieur, je réponds de tout.
– Viens, Dick!» dit le docteur en mettant pied à terre.
Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à la pointe de l’île; là, il chercha quelque temps, fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang.
Tout d’un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.
«Regarde, dit-il.
– Des lettres!» s’écria Kennedy.
En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute leur netteté. On lisait distinctement:
A. D.
«A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature même du voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil!
– Voilà qui est irrécusable, ami Samuel.
– Es-tu convaincu maintenant!
– C’est le Nil! nous n’en pouvons douter.»
Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il prit exactement la forme et les dimensions.
«Et maintenant, dit-il, au ballon!
– Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser le fleuve.
– Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons la main de nos compatriotes!»
Dix minutes après, le Victoria s’enlevait majestueusement, pendant que le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux armes d’Angleterre.
XIX
Le Nil. – La montagne tremblante. – Souvenir du pays. – Les récits des Arabes. – Les Nyam-Nyam. – Réflexions sensées de Joe. – Le «Victoria» court des bordées. – Les ascensions aérostatiques. – Madame Blanchard.
«Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami consulter la boussole.
– Nord-nord-ouest.
– Diable! mais ce n’est pas le nord, cela!
– Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons relié les explorations de l’est à celles du nord; il ne faut pas se plaindre.»
Le Victoria s’éloignait peu à peu du Nil.
«Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude que les plus intrépides voyageurs n’ont jamais pu dépasser! Voilà bien ces intraitables tribus signalées par MM. Petherick, d’Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil.
– Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d’accord avec les pressentiments de la science.
– Tout à fait d’accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, sont immergées dans un lac grand comme une mer; c’est là qu’il prend naissance; la poésie y perdra sans doute; on aimait à supposer à ce roi des fleuves une origine céleste; les anciens l’appelaient du nom d’Océan, et l’on n’était pas éloigné de croire qu’il découlait directement du soleil! Mais il faut en rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne; il n’y aura peut-être pas toujours des savants, il y aura toujours des poètes.
– On aperçoit encore des cataractes, dit Joe.
– Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien n’est plus exact! Que n’avons-nous pu suivre pendant quelques heures le cours du Nil!
– Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j’aperçois le sommet d’une montagne.
– C’est le mont Logwek, la montagne tremblante des Arabes; toute cette contrée a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une guerre d’extermination. Vous jugez sans peine des périls, qu’il a dû affronter.»
Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour éviter le mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné.
«Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous commençons véritablement notre traversée africaine. Jusqu’ici nous avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous lancer dans l’inconnu désormais. Le courage ne nous fera pas défaut?
– Jamais, s’écrièrent d’une seule voix Dick et Joe.
– En route donc, et que le ciel nous soit en aide!»
À dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la montagne tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies.
En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze heures, ils avaient, sous l’impulsion d’un vent rapide, parcouru une distance de plus de trois cent quinze milles [42].
Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une impression triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le docteur Fergusson était-il absorbé par ses découvertes? Ses deux compagnons songeaient-ils à cette traversée au milieu de régions inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, mêlé à de plus vifs souvenirs de l’Angleterre et des amis éloignés. Joe seul montrait une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne fût pas là du moment qu’elle était absente; mais il respecta le silence de Samuel Fergusson et de Dick Kennedy.
À dix heures du soir, le Victoria «mouillait» par le travers de la montagne tremblante [43]; on prit un repas substantiel, et tous s’endormirent successivement sous la garde de chacun.
Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil; il faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon côté; un déjeuner, fort égayé par Joe, acheva de remettre les esprits en belle humeur.