«Nous n’avançons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous avons accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours; mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. Cela est d’autant plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer d’eau.
– Mais nous en trouverons, répondit Dick; il est impossible de ne pas rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette vaste étendue de pays.
– Je le désire.
– Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche?»
Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon; il le faisait d’autant plus volontiers, qu’il avait un instant éprouvé les hallucinations de Joe; mais, n’en ayant rien fait paraître, il se posait en esprit fort; le tout en riant, du reste.
Joe lui lança un coup d’œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du Sahara; là, des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent un puits où se désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse attention les moindres dépressions du sol.
Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié la disposition d’esprit des trois voyageurs; ils parlaient moins; ils s’absorbaient davantage dans leurs propres pensées.
Le digne Joe n’était plus le même depuis que ses regards avaient plongé dans cet océan d’or; il se taisait; il considérait avec avidité ces pierres entassées dans la nacelle sans valeur aujourd’hui, inestimables demain.
L’aspect de cette partie de l’Afrique était inquiétant d’ailleurs. Le désert se faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de quelques huttes. La végétation se retirait. À peine quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyéreux de l’Écosse, un commencement de sables blanchâtres et des pierres de feu, quelques lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette stérilité, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches vives et tranchantes. Ces symptômes d’aridité donnaient à penser au docteur Fergusson.
Il ne semblait pas qu’une caravane eût jamais affronté cette contrée déserte; elle aurait laissé des traces visibles de campement, les ossements blanchis de ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l’on sentait que bientôt une immensité de sable s’emparerait de cette région désolée.
Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le docteur ne demandait pas mieux; il eut souhaité une tempête pour l’entraîner au-delà de ce pays. Et pas un nuage au ciel! À la fin de cette journée, le Victoria n’avait pas franchi trente milles.
Si l’eau n’eut pas manqué! Mais il en restait en tout trois gallons [44]! Fergusson mit de côté un gallon destiné à étancher la soif ardente qu’une chaleur de quatre-vingt-dix degrés [45] rendait intolérable; deux gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau; ils ne pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; or le chalumeau en dépensait neuf pieds cubes par heure environ; on ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était rigoureusement mathématique.
«Cinquante-quatre heures! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis bien décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, une source, une mare, c’est trois jours et demi de voyage qu’il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l’eau à tout prix. J’ai cru devoir vous prévenir de cette situation grave, mes amis, car je ne réserve qu’un seul gallon pour notre soif, et nous devrons nous mettre à une ration sévère.
– Rationne-nous, répondit le chasseur; mais il n’est pas encore temps de se désespérer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu?
– Oui, mon cher Dick.
– Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu’y faire, dans trois jours il sera temps de prendre un parti; jusque-là redoublons de vigilance.»
Au repas du soir, l’eau fut donc strictement mesurée; la quantité d’eau-de-vie s’accrut dans les grogs; mais il fallait se défier de cette liqueur plus propre à altérer qu’à rafraîchir.
La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait une forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir au docteur; elle lui rappela les présomptions des géographes sur l’existence d’une vaste étendue d’eau au centre de l’Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas un changement ne se faisait dans le ciel immobile.
À la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour immuable et les rayons ardents du soleil; dès ses premières lueurs, la température devenait brûlante. À cinq heures du matin, le docteur donna le signal du départ, et pendant un temps assez long le Victoria demeura sans mouvement dans une atmosphère de plomb.
Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s’élevant dans des zones supérieures; mais il fallait dépenser une plus grande quantité d’eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de maintenir son aérostat à cent pieds du sol; là, un courant faible le poussait vers l’horizon occidental.
Le déjeuner se composa d’un peu de viande séchée et de pemmican. Vers midi, le Victoria avait à peine fait quelques milles.
«Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons pas, nous obéissons.
– Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où un propulseur ne serait pas à dédaigner.
– Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu’il ne dépensât pas d’eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement la même; jusqu’ici, d’ailleurs, on n’a rien inventé qui fût praticable. Les ballons en sont encore au point où se trouvaient les navires avant l’invention de la vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes et les hélices; nous avons donc le temps d’attendre.
– Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant.
– Si nous avions de l’eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, car elle dilate l’hydrogène de l’aérostat et nécessite une flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous n’étions pas à bout de liquide, nous n’aurions pas à l’économiser. Ah! maudit sauvage qui nous a coûté cette précieuse caisse!
– Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel?
– Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort horrible. Mais les cent livres d’eau que nous avons jetées nous seraient bien utiles; c’étaient encore douze ou treize jours de marche assurés, et de quoi traverser certainement ce désert.