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Gustave Joubert, le fondé de pouvoir de la Banque Péricourt, un veuf sans enfant, était alors apparu comme le parti idéal pour Madeleine. Cinquantenaire, économe, sérieux, organisé, maître de soi, anticipateur, on ne lui connaissait qu’une passion pour la mécanique, les voitures — il exécrait Benoist, mais adorait Charavel — et les avions — il détestait Blériot, mais vénérait Daurat.

M. Péricourt avait vigoureusement plaidé pour cette solution. Et Madeleine avait accepté, mais :

« Gustave, soyons clair, l’avait-elle prévenu. Vous êtes un homme, je ne m’opposerai pas à ce que vous… Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Mais à condition que ce soit discret, je refuse d’être ridicule une seconde fois. »

Joubert avait compris cette exigence d’autant plus aisément que Madeleine lui parlait de besoins qu’il éprouvait rarement.

Mais voilà que, quelques semaines plus tard, elle avait soudain annoncé à son père et à Gustave que finalement ce mariage n’aurait pas lieu.

La nouvelle fit l’effet d’un coup de tonnerre. C’est peu dire que M. Péricourt s’était emporté contre sa fille dont les arguments étaient irrationnels : elle avait trente-six ans et Joubert cinquante et un, comme si elle le découvrait ! Et puis, n’était-ce pas au contraire une bonne chose qu’épouser un homme d’âge et de jugement ? Mais non, décidément, Madeleine « ne s’y faisait pas », à ce mariage.

Alors, c’était non.

Et elle avait fermé la porte à la discussion.

En d’autres temps, M. Péricourt ne se serait pas contenté d’une telle réponse, mais il était déjà bien fatigué. Il argumenta, insista, puis il céda, c’est à ce genre de renoncement qu’on se rendit compte qu’il n’était plus ce qu’il avait été.

Aujourd’hui, Madeleine se demandait avec inquiétude si elle avait pris la bonne décision.

À l’extérieur, toutes les activités étaient suspendues à la sortie du président de la chapelle ardente.

Dans la cour, les invités commençaient à compter les minutes, on était venu pour se montrer, on n’allait pas non plus y passer la journée. Le plus difficile n’était pas d’éviter le froid, c’était impossible, mais de trouver des subterfuges pour cacher son impatience d’en finir. Rien n’y faisait, même couverts, les oreilles, les mains, les nez se glaçaient, on tapait discrètement du pied, on commencerait à maudire le mort s’il tardait encore à sortir. On avait hâte que le cortège se mette en branle, au moins on marcherait.

La rumeur se répandit que le cercueil allait enfin descendre.

Dans la cour, le prêtre en chape noire et argent précéda les enfants de chœur en soutane violette et surplis blanc.

L’ordonnateur consulta discrètement sa montre, monta à pas comptés les marches du perron pour avoir une vue plus globale de la situation et chercha du regard ceux qui devraient, dans quelques minutes, conduire le cortège.

Tous étaient là, à l’exception du petit-fils du défunt.

Or il était prévu que le petit Paul figure en tête, auprès de sa mère, tous deux légèrement en avance sur le reste du convoi, c’est une image qui plaisait toujours beaucoup, un enfant derrière un corbillard. D’autant que celui-ci, avec son visage lunaire, ses yeux un peu cernés, donnait une impression de faiblesse qui ajouterait au spectacle une touche très émouvante.

Léonce, la dame de compagnie de Madeleine, s’approcha d’André Delcourt, le précepteur de Paul qui prenait fiévreusement des notes sur un petit calepin, et lui demanda de s’enquérir de son jeune élève. Il la regarda, offusqué.

— Mais, Léonce…! Vous voyez bien que je suis occupé !

Ils ne s’étaient jamais aimés, ces deux-là. Rivalité de domestiques.

— André, répondit-elle, vous serez sans doute un jour un grand journaliste, je n’en doute pas, mais pour l’heure vous n’êtes encore que précepteur. Alors, allez chercher Paul.

André, furieux, claqua son carnet sur sa cuisse, rempocha rageusement son crayon et, à grand renfort d’excuses et de sourires contrits autour de lui, tâcha de se frayer un chemin jusqu’à l’entrée.

Madeleine raccompagna le président dont la voiture traversa ensuite la cour, la foule s’écartait sur son passage comme s’il avait été le mort lui-même.

Accompagné par les roulements de tambour de la garde républicaine, le cercueil de Marcel Péricourt arriva enfin dans le vestibule. Les portes s’ouvrirent largement.

En l’absence de son oncle Charles qu’on n’avait trouvé nulle part, Madeleine, soutenue par Gustave Joubert, descendit les marches à la suite de la dépouille de son père. Léonce chercha du regard le petit Paul près de sa mère, mais il n’y était pas. André, qui était revenu, fit un geste d’impuissance.

Le cercueil, que tenait à bout de bras une délégation de l’École centrale des arts et manufactures, fut déposé sur le corbillard à claire-voie. On installa les couronnes et les gerbes. Un huissier s’avança, portant le coussin sur lequel était posée la grand-croix de la Légion d’honneur.

Au milieu de la cour, la foule des officiels fut soudain saisie d’un mouvement de tangage. Elle se creusa étrangement et parut même sur le point de se disperser.

Le cercueil et le corbillard n’étaient plus au centre des attentions.

Les regards étaient tournés vers la façade de l’immeuble. Un cri unanime s’étouffa.

Madeleine à son tour leva les yeux et entrouvrit la bouche : là-haut, au second étage, le petit Paul, sept ans, était debout sur l’appui de la fenêtre, les bras largement écartés. Face au vide.

Il portait son costume noir de cérémonie, mais la cravate avait été arrachée, sa chemise blanche était grande ouverte.

Tout le monde regardait en l’air comme si on assistait au lâcher d’un aérostat.

Paul plia légèrement les genoux.

Avant qu’on ait eu le temps de l’appeler, de courir, il lâcha les vantaux et se lança, accompagné par le hurlement de Madeleine.

Le corps de l’enfant, pendant sa chute, s’agita en tous sens, comme un oiseau atteint par un coup de fusil. Au terme d’une descente rapide et désordonnée, il tomba sur le grand dais noir où il disparut un court instant.

On retint un soupir de soulagement.

Mais le drap tendu le fit rebondir et il réapparut comme un diable sortant de sa boîte.

On le vit de nouveau s’élever dans les airs, passer par-dessus la courtine.

Et s’écraser sur le cercueil de son grand-père.

Dans la cour soudain silencieuse, le choc de son crâne sur le chêne, accompagné d’un bruit sourd, provoqua une secousse dans toutes les poitrines.

Tout le monde était sidéré, le temps s’arrêta.

Lorsqu’on se précipita vers lui, Paul était allongé sur le dos.

Du sang coulait de ses oreilles.

2

Le maître des cérémonies fut pris au dépourvu. Question obsèques, il en connaissait pourtant un rayon, il avait assuré l’enterrement d’un nombre incalculable d’académiciens, de quatre diplomates étrangers, il avait même enterré trois présidents en fonction ou retirés. Réputé pour son sang-froid, c’était un homme qui maîtrisait son affaire, mais ce môme qui venait s’écraser du deuxième étage sur le cercueil de son grand-père échappait à ses catégories. Que fallait-il faire ? On le vit les yeux perdus, les mains molles, à la dérive. Il faut l’avouer, il fut totalement dépassé. Il mourut d’ailleurs quelques semaines plus tard, c’était un peu le Vatel des pompes funèbres.