– Ainsi tu pries beaucoup Dieu, Sonia? demanda-t-il.
Sonia se taisait. Debout à ses côtés, il attendait une réponse.
– Que serais-je devenue sans Dieu? murmura-t-elle d’une voix basse et rapide. Elle lui jeta un vif regard de ses yeux étincelants et lui serra la main avec force.
«Je ne me trompais pas», se dit-il.
– Mais que fait Dieu pour toi? demanda-t-il en continuant son interrogatoire. Sonia resta longtemps silencieuse, comme si elle avait été incapable de répondre. L’émotion gonflait sa faible poitrine.
– Taisez-vous! Ne m’interrogez pas. Vous n’êtes pas digne…, s’écria-t-elle tout à coup en le regardant avec colère et sévérité.
«C’est cela, c’est bien cela», se répétait-il.
– Il fait tout, murmura-t-elle rapidement en baissant de nouveau les yeux.
«Voilà la solution, voilà l’explication trouvée», décida-t-il en continuant de l’examiner avec une curiosité avide.
Il éprouvait une sensation étrange, presque maladive, à contempler ce petit visage pâle, maigre, irrégulier et anguleux, ces doux yeux bleus, qui pouvaient lancer de telles flammes, exprimer une passion si austère et véhémente, ce petit corps qui tremblait encore de colère et d’indignation. Tout cela lui paraissait de plus en plus étrange, presque fantastique. «Elle est folle! elle est folle!» se répétait-il.
Un livre se trouvait sur la commode. Raskolnikov y jetait un coup d’œil à chacune de ses allées et venues; enfin, il le prit et l’examina. C’était une traduction russe du Nouveau Testament [67], un vieux livre relié en maroquin. «D’où vient ce livre?» lui cria-t-il d’un bout à l’autre de la pièce. Quant à elle, elle se tenait toujours immobile à trois pas de la table.
– On me l’a donné, répondit-elle comme à contrecœur et sans lever les yeux sur lui.
– Qui cela?
– Lizaveta.
«Lizaveta! C’est étrange», pensa-t-il. Tout chez Sonia prenait à ses yeux un caractère d’instant en instant plus bizarre. Il approcha le livre de la chandelle et se mit à le feuilleter.
– Où est le chapitre sur Lazare? demanda-t-il tout à coup. Sonia fixait obstinément le sol et ne répondit rien. Elle s’était un peu détournée de la table.
– Les pages où il est question de la résurrection de Lazare… Trouve-moi ça, Sonia.
Elle lui jeta un regard oblique.
– Ce n’est pas là… Dans le quatrième Évangile, murmura-t-elle d’un air sombre et sans bouger de sa place.
– Trouve-moi ce passage et lis-le-moi, dit-il; puis il s’assit, s’accouda sur la table, appuya la tête sur sa main, et, les yeux ailleurs, morne, il s’apprêtait à écouter.
«Il faudra venir me voir, d’ici quinze jours, trois semaines, à la septième verste [68]! J’y serai, sans doute, s’il ne m’arrive rien de pis encore», bougonnait-il à part soi.
Sonia fit un pas vers la table, hésita… Elle avait écouté avec méfiance l’étrange désir manifesté par Raskolnikov. Néanmoins, elle prit le livre.
– Vous ne l’avez donc jamais lu? demanda-t-elle en lui jetant un regard en dessous. Sa voix devenait de plus en plus froide et dure.
– Il y a longtemps… quand j’étais enfant. Lis.
– Et ne l’avez-vous pas entendu à l’église?
– Je… je n’y vais pas. Et toi?
– N-non, balbutia Sonia.
Raskolnikov sourit.
– Je comprends. Et tu n’assisteras pas demain aux funérailles de ton père?
– Si. J’ai été à l’église la semaine dernière, j’ai assisté à une messe de requiem.
– Pour qui?
– Pour Lizaveta. On l’a tuée à coups de hache.
Les nerfs du jeune homme étaient de plus en plus tendus. La tête commençait à lui tourner.
– Tu étais liée avec Lizaveta?
– Oui… C’était une femme juste, elle venait me voir… Rarement… elle ne pouvait pas… Nous lisions ensemble… et nous causions. Elle voit Dieu maintenant.
Étranges paraissaient à Raskolnikov ces paroles livresques et cet événement! Que pouvaient être les mystérieux entretiens de ces deux femmes, deux idiotes?
«Il y a de quoi devenir fou soi-même, c’est contagieux», pensa-t-il.
– Lis, s’écria-t-il tout à coup avec un accent irrité et pressant.
Sonia hésitait toujours. Son cœur battait avec force. Elle n’osait pas lire devant lui. Il regarda d’un air presque douloureux la pauvre aliénée.
– Que vous importe cela, puisque vous ne croyez pas? murmura-t-elle d’une voix basse et entrecoupée.
– Lis! Je le veux, insista-t-il. Tu lisais bien à Lizaveta!
Sonia ouvrit le livre, trouva la page. Ses mains tremblaient et la voix s’étouffait dans sa gorge. Elle s’y reprit à deux fois sans arriver à articuler le premier mot.
«Un certain Lazare de Béthanie était donc malade», prononça-t-elle enfin avec effort, mais au troisième mot sa voix vibra et se brisa comme une corde trop tendue. Le souffle manquait à sa poitrine oppressée. Raskolnikov s’expliquait en partie la raison pour laquelle Sonia refusait de lui obéir, mais cela ne faisait, semblait-il, qu’augmenter son insistance et le rendre plus grossier. Il ne comprenait que trop combien il en coûtait à la jeune fille de lui ouvrir son monde intérieur. Il sentait que ces sentiments constituaient son véritable et peut-être très ancien secret, un secret qu’elle gardait depuis son adolescence, depuis le temps où elle vivait encore dans sa famille, près de son malheureux père et de sa belle-mère devenue folle à force de chagrin, parmi les enfants affamés, et les cris affreux, les reproches. Mais il comprenait en même temps, il en était sûr, que malgré cette répugnance et cet effroi qui l’avaient envahie à l’idée de lire, elle en avait grande envie elle-même, une envie douloureuse, elle avait envie de lui lire à lui, surtout maintenant, quoi qu’il dût arriver par la suite… Il lisait tout cela dans ses yeux et le comprenait à l’émotion qui l’agitait… Elle se domina cependant, vainquit le spasme qui lui serrait la gorge et reprit la lecture du onzième chapitre de l’Évangile selon saint Jean. Elle arriva ainsi au verset 19:
«Et de nombreux Juifs étaient venus vers Marthe et Marie pour les consoler de la mort de leur frère. Marthe ayant appris l’arrivée de Jésus s’en alla au-devant de lui, tandis que Marie demeurait au logis. Marthe dit à Jésus: «Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort; mais maintenant même je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera.» Ici la jeune fille s’interrompit encore pour surmonter l’émotion qui, elle le sentait, allait briser sa voix… «Jésus lui dit: «Ton frère ressuscitera.» Marthe lui répondit: «Je sais qu’il ressuscitera au jour de la résurrection des morts.» Jésus lui dit: «Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi, s’il est mort, ressuscitera, et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais! Crois-tu en cela?» Elle lui dit:
(Et Sonia, reprenant son souffle péniblement, articula ces mots avec force, comme si elle avait fait elle-même publiquement sa profession de foi.)
[67]