Raskolnikov était assis sur son divan, la tête inclinée, les coudes appuyés sur les genoux et le visage dans les mains. Un tremblement nerveux continuait à agiter tout son corps. Enfin, il se leva, prit sa casquette, s’arrêta un moment pour réfléchir, puis se dirigea vers la porte.
Il pressentait qu’il était, ce jour-là tout au moins, hors de danger. Tout à coup, il éprouva une sorte de joie: le désir lui vint de se rendre au plus vite chez Katerina Ivanovna. Il était, bien entendu, trop tard pour aller à l’enterrement, mais il arriverait à temps pour le repas et là il verrait Sonia.
Il s’arrêta, réfléchit, esquissa un sourire douloureux.
– Aujourd’hui! Aujourd’hui, se répéta-t-il, oui, aujourd’hui même, il le faut…
Il se préparait à ouvrir la porte quand celle-ci s’entrebâilla d’elle-même. Il fut pris d’un tremblement et recula précipitamment. La porte s’ouvrait lentement, sans bruit, et soudain elle laissa apparaître la silhouette du personnage de la veille, de l’homme surgi de terre…
Celui-ci s’arrêta sur le seuil, regarda silencieusement Raskolnikov et fit un pas dans la pièce. Il était vêtu exactement comme le jour précédent, mais son visage et l’expression de son regard avaient changé: il semblait fort affligé et, après un moment de silence, il poussa un profond soupir. Il ne lui manquait que d’appuyer la joue sur sa main et de tourner la tête pour ressembler à une bonne femme désolée.
– Que voulez-vous? demanda Raskolnikov paralysé de peur.
L’homme ne répondit pas et tout à coup il s’inclina si bas devant lui que sa main droite toucha terre [72].
– Que faites-vous? cria Raskolnikov.
– Je suis coupable, fit l’homme à voix basse.
– De quoi?
– De mauvaises pensées.
Ils se regardaient mutuellement.
– J’étais inquiet… Quand vous êtes venu l’autre jour, ivre peut-être, et que vous avez demandé aux concierges de vous mener au commissariat, puis que vous avez interrogé ces peintres au sujet des taches de sang, j’ai vu, avec regret, qu’ils ne tenaient aucun compte de vos paroles et qu’ils vous prenaient pour un homme saoul; alors j’en ai été si tourmenté que je ne pouvais dormir. Et comme je me rappelais votre adresse, nous sommes venus hier et nous avons demandé…
– Qui est venu? interrompit Raskolnikov qui commençait à comprendre.
– Moi, c’est-à-dire que c’est moi qui vous ai insulté.
– Vous habitez donc cette maison-là?
– Oui, je me trouvais avec eux tous, devant la porte cochère, vous vous en souvenez? J’exerce même mon métier depuis longtemps, je suis ouvrier en pelleterie et je travaille chez moi… Mais ce qui m’a tourmenté le plus…
Raskolnikov se remémora soudain toute la scène de l’avant-veille: il y avait en effet, en dehors des concierges, plusieurs personnes encore sous la porte cochère, des hommes et quelques femmes. Il se souvint de la voix d’un assistant qui proposait de l’emmener au commissariat. Il ne pouvait se rappeler le visage de celui qui avait émis cet avis et maintenant encore il ne le reconnaissait pas, mais il se souvenait de lui avoir répondu quelque chose, de s’être tourné vers lui… Ainsi, voilà comment s’expliquait l’effrayant mystère de la veille. Et ce qu’il y avait de plus terrible, c’est qu’il avait failli se perdre pour un fait aussi insignifiant. Cet homme n’avait donc rien à raconter, sauf l’incident de la location et les questions sur les taches de sang. Et Porphyre, par conséquent, n’en savait pas davantage. Il ne connaissait que l’accès de délire, pas de faits en dehors de cela, rien, hormis cette psychologie à deux fins, rien de positif. Donc, s’il ne surgissait pas d’autres faits (et il ne devait pas en surgir) que pouvait-on lui faire? Comment pouvait-on le confondre, même si on l’arrêtait? Il résultait encore de tout cela que Porphyre venait d’apprendre à l’instant même sa visite au logement des victimes; auparavant il n’en savait rien.
– C’est vous qui avez raconté aujourd’hui à Porphyre… ma visite? demanda-t-il, frappé d’une idée subite.
– À quel Porphyre?
– Le juge d’instruction.
– Oui, c’est moi. Les concierges n’y étaient pas allés ce jour-là. Alors, moi je l’ai fait.
– Aujourd’hui?
– J’y étais une minute avant votre arrivée. J’ai assisté à toute la scène; je l’ai entendu vous torturer.
– Où cela? Comment? Quand?
– Mais j’étais chez lui, derrière la cloison; j’y suis resté tout le temps.
– Comment? C’était donc vous la surprise? Mais comment cela a-t-il pu arriver? Parlez donc.
– Voyant, commença l’homme, que les concierges refusaient d’aller prévenir la police sous prétexte qu’il était tard et qu’ils allaient être grondés pour être venus à pareille heure, j’en fus si tourmenté que j’en perdis le sommeil et je commençai à me renseigner sur vous. Ayant donc pris mes renseignements hier, je me rendis aujourd’hui chez le juge d’instruction. La première fois que je me présentai, il était absent. Je suis revenu une heure plus tard et ne fus pas reçu. Enfin, la troisième fois, j’ai été introduit auprès de lui. Je racontai les choses exactement comme elles s’étaient passées; en m’écoutant, il courait dans la pièce et se donnait des coups de poing dans la poitrine. «Que faites-vous de moi, brigands que vous êtes? criait-il, si j’avais su cela plus tôt je l’aurais fait amener par les gendarmes.» Ensuite, il sortit précipitamment, appela quelqu’un, se mit à causer avec lui dans un coin, puis revint vers moi et recommença à me questionner en m’injuriant. Il me faisait beaucoup de reproches; je lui ai tout raconté: que vous n’aviez pas osé répondre à mes paroles d’hier et que vous ne m’aviez pas reconnu. Alors il s’est remis à courir, en se frappant toujours la poitrine et, quand vous vous êtes fait annoncer, il est venu à moi et m’a dit: «Passe derrière la cloison et reste là sans bouger, quoi que tu puisses entendre.» Il m’apporta une chaise et m’enferma en ajoutant: «il se peut que je te fasse venir.» Mais, quand on amena Nikolaï, il me fit sortir après votre départ. «Je vais te faire appeler encore, me dit-il, car j’aurai à t’interroger…»
– A-t-il interrogé Nikolaï devant toi?
– Il m’a fait sortir aussitôt après vous et ce n’est qu’alors qu’il s’est mis à interroger Nikolaï.
L’homme s’arrêta et salua de nouveau jusqu’à terre.
– Pardonnez-moi ma dénonciation et ma méchanceté.
– Que Dieu te pardonne, fit Raskolnikov. À ces mots, l’homme s’inclina encore, mais non plus jusqu’à terre et se retira à pas lents.
«Il ne reste plus que des preuves à deux fins», pensa Raskolnikov, et il sortit tout réconforté.