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– Hé! hé! hé! continuait à ricaner méchamment Loujine.

– Vous ne me cherchez chicane que parce que vous êtes de mauvaise humeur. Et vous lancez des sottises qui n’ont rien à voir avec la question du féminisme! Vous m’avez mal compris; j’ai été jusqu’à penser que si l’on considère la femme comme l’égale de l’homme, même sous le rapport des forces physiques (c’est une opinion qui commence à se répandre), l’égalité doit donc exister en ce domaine également. Naturellement, j’ai réfléchi plus tard qu’au fond il n’y avait pas lieu de poser la question, car il ne doit pas exister de querelles, la société future n’en devant plus fournir l’occasion… et qu’il est par conséquent absurde de chercher l’égalité dans les querelles et les coups. Je ne suis pas si sot… quoique les querelles existent… c’est-à-dire que plus tard il n’y en aura plus, mais à présent, voilà, elles existent encore… Ah! diable! on perd le fil de ses idées avec vous. Ce n’est pas à cause de cet ennuyeux incident que je n’assisterai pas au repas de funérailles, mais tout simplement par principe, pour ne pas favoriser, par ma présence, ce préjugé stupide des repas funéraires. Voilà! j’aurais du reste pu m’y rendre pour m’amuser tout simplement et en rire… Il n’y aura pas de popes malheureusement. Sinon, j’y serais allé à coup sûr.

– C’est-à-dire que vous accepteriez l’hospitalité d’autrui et iriez vous asseoir à la table de quelqu’un pour vous gausser de vos hôtes et cracher sur eux pour ainsi dire, si je vous comprends bien.

– Pas cracher du tout, mais protester. J’agis en vue d’un but utile. Je puis ainsi aider indirectement à la propagande et à la civilisation, ce qui est le devoir de chacun; peut-être le remplit-on d’autant mieux qu’on y met moins de formes. Je puis semer l’idée, le bon grain… De ce grain naîtra un fait. En quoi est-ce que je les blesse? Ils commenceront par s’offenser, puis ils verront que je leur ai rendu service. Ainsi on a reproché à Terebeva (qui fait partie de la commune maintenant), quand elle a quitté sa famille pour… se donner librement, d’avoir écrit à son père et à sa mère qu’elle ne voulait plus vivre parmi les préjugés et qu’elle allait contracter une union libre. On prétendait que c’était parler trop grossièrement à ses parents, qu’elle aurait dû avoir pitié d’eux, y mettre des formes. Eh bien, moi, je trouve que tout cela est absurde et qu’il ne faut point de formes, mais une protestation immédiate et directe. Tenez, la von Varenz a vécu sept ans avec son mari et l’a abandonné avec deux enfants en lui écrivant carrément: «Je me suis rendu compte que je ne peux pas être heureuse avec vous. Je ne vous pardonnerai jamais de m’avoir trompée en me cachant qu’il existe une autre organisation sociale: la commune. Je ne l’ai appris que dernièrement, d’un homme magnanime auquel je me suis donnée et que je vais suivre pour fonder avec lui une commune. Je vous parle ainsi car je jugerais honteux de vous tromper. Quant à vous, faites ce que vous voulez; n’espérez jamais me voir revenir, il est trop tard. Je vous souhaite d’être heureux!» Voilà comme on devrait écrire ce genre de lettres.

– Mais cette Terebeva, c’est elle dont vous me racontiez qu’elle en est à sa troisième union libre?

– Non, à sa deuxième si l’on considère les choses sous leur vrai jour. Et quand bien même ce serait la quatrième ou la quinzième, tout cela, ce sont des absurdités! Si j’ai jamais regretté d’avoir perdu mon père et ma mère, c’est bien maintenant. J’ai maintes fois rêvé à la protestation que je leur aurais envoyée. Je me serais arrangé pour en faire naître l’occasion… Je leur aurais bien fait voir! Je les aurais stupéfiés! Vrai, je regrette de n’avoir plus personne…

– À étonner? Hé! hé! Enfin, soit! l’interrompit Piotr Petrovitch, mais dites-moi plutôt, vous connaissez la fille du défunt, une petite maigrichonne?… C’est bien vrai ce qu’on dit d’elle, hein?

– En voilà une affaire! Selon moi, c’est-à-dire d’après mes convictions personnelles, c’est la situation la plus normale de la femme. Pourquoi pas? C’est-à-dire distinguons [74]. Dans la société actuelle, sans doute, ce genre de vie n’est pas normal, car il est forcé, mais il le sera dans la société future où il sera libre. D’ailleurs, elle avait, même maintenant, le droit de s’y livrer. Elle souffrait: or c’était son fonds, son capital pour ainsi dire, dont elle pouvait disposer librement. Naturellement, le capital dans la société future n’aura aucune raison d’être, mais le rôle de la femme galante prendra une autre signification et sera réglé de façon rationnelle.

«En ce qui concerne Sofia Semionovna, je considère, quant à présent, ses actes comme une protestation énergique, la protestation symbolique contre l’état actuel de la société, et je l’en estime profondément. Je dirai plus, je me réjouis en la regardant.»

– Et moi, on m’a raconté que c’est vous qui l’aviez fait mettre à la porte de la maison.

Lebeziatnikov se mit en colère.

– Nouvelle calomnie! hurla-t-il, ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées, ah! ça non, par exemple! C’est Katerina Ivanovna qui a tout raconté de travers parce qu’elle n’y a rien compris. Je n’ai jamais cherché les faveurs de Sofia Semionovna. Je me suis simplement attaché à la cultiver de la façon la plus désintéressée, en m’efforçant d’éveiller en elle l’esprit de protestation… Je ne voulais pas autre chose. Elle a senti elle-même qu’elle ne pouvait pas rester ici.

– On l’invitait à faire partie de la commune?

– Vous ne faites que plaisanter d’une façon assez malheureuse, permettez-moi de vous le faire remarquer. Vous ne comprenez rien. La commune n’admet pas ces rôles-là: elle n’est fondée que pour les supprimer. Ce rôle, dans la commune, perdra son ancienne signification, et ce qui paraît bête maintenant semblera intelligent, et ce qui, dans les conditions actuelles, nous paraît dénaturé sera parfaitement simple, au contraire. Tout dépend du milieu, de l’entourage. Le milieu est tout et l’homme rien. Quant à Sofia Semionovna, je suis resté en bons termes avec elle, ce qui vous prouve qu’elle ne m’a jamais considéré comme son ennemi. Oui, je m’efforce de l’attirer dans notre groupe, mais avec de tout autres intentions. Pourquoi riez-vous? Nous voulons établir notre propre commune sur des bases plus solides que la précédente. Nous allons plus loin que nos devanciers; nous nions plus de choses! Si Dobrolioubov [75] sortait du tombeau, je discuterais avec lui. Quant à Bielinski [76], celui-là, je lui riverais son clou! En attendant, je continue à cultiver Sofia Semionovna, c’est une belle, une très belle nature.

– Dont vous profitez, hein? Hé! hé!

– Non, non, oh! non, au contraire!

– Ah! au contraire, dit-il, hé! hé! hé! Non, mais il en a de ces expressions!

– Mais croyez-moi, vous dis-je! Pour quelle raison irais-je vous tromper, je vous le demande? Au contraire, et la chose m’étonne moi-même, elle semble, avec moi particulièrement, presque maladivement pudique!

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[74] En français dans le texte.

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[75] Dobrolioubov: Écrivain et critique de l’opposition. Eut une grande influence sur la jeunesse dans les années 1860.

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[76] Bielinski: Célèbre critique et publiciste russe. Hégélien rationaliste, il collabora aux Annales de la Patrie, puis au Contemporain avec le poète Nekrassov.