Pendant toute la durée de cette scène, Andreï Semionovitch, qui ne voulait pas troubler l’entretien, s’était tenu près de la fenêtre ou bien avait parcouru la pièce, mais quand Sonia se fut retirée, il s’approcha tout à coup de Piotr Petrovitch et lui tendit la main d’un geste solennel.
– J’ai tout vu et tout entendu, dit-il en appuyant particulièrement sur le dernier mot. Ce que vous faites est noble, c’est-à-dire humain. Vous voulez éviter les remerciements, je l’ai vu. Et, quoique mes principes m’interdisent, je l’avoue, la charité privée, car elle est non seulement insuffisante à extirper le mal, mais elle le favorise au contraire, je ne puis néanmoins m’empêcher de reconnaître que j’ai assisté à votre geste avec plaisir. Oui, oui, tout cela me plaît.
– Eh! c’est la moindre des choses, marmottait Piotr Petrovitch, un peu ému, et il enveloppa Lebeziatnikov d’un coup d’œil attentif.
– Non, ce n’est pas la moindre des choses. Un homme offensé et ulcéré comme vous par ce qui s’est passé hier, capable de s’intéresser au malheur d’autrui… un homme pareil… bien que ses actes constituent une erreur sociale, est néanmoins… digne d’estime. Je n’aurais pas attendu cela de vous, Piotr Petrovitch, étant donné vos idées surtout; oh! quelle entrave elles sont encore pour vous!… Et comme vous voilà ému par votre échec d’hier, s’écria le brave Andreï Semionovitch, qui sentait se réveiller toute sa sympathie pour Piotr Petrovitch, et dites-moi pourquoi, mais pourquoi tenez-vous tant au mariage légal, très noble et très cher Piotr Petrovitch? Pourquoi attacher tant d’importance à cette légalité? Vous pouvez me battre si vous voulez, mais je vous dirai que je suis heureux, oui, heureux, de voir ce mariage manqué, de vous savoir libre, et de penser que vous n’êtes pas entièrement perdu pour l’humanité, heureux, oui… Vous voyez, je suis franc!
– Je tiens au mariage légal parce que je ne veux pas porter de cornes, ni élever des enfants dont je ne serais pas le père, comme cela arrive dans votre union libre, répondit, pour dire quelque chose, Loujine qui semblait préoccupé.
– Les enfants? Les enfants, dites-vous? reprit Andreï Semionovitch, qui avait frémi comme un cheval de bataille au son de la trompette. Les enfants, voilà une question sociale de la plus haute importance, je vous l’accorde, mais elle sera tout autrement résolue que maintenant. Certains d’entre nous veulent même l’ignorer comme tout ce qui rappelle la famille. Nous en parlerons plus tard; en attendant, occupons-nous des «cornes». Je vous avouerais que c’est là mon point faible. Cette expression, basse et grossière, mise en circulation par Pouchkine, ne figurera pas au dictionnaire de l’avenir. Car enfin, qu’est-ce que les cornes? Oh! quelle aberration! Quelles cornes? Et pourquoi des cornes? Absurde, vous dis-je. Au contraire, l’union libre les fera disparaître. Les cornes ne sont que la conséquence naturelle du mariage légal, son correctif pour ainsi dire, une protestation, et, envisagées ainsi, elles n’ont même rien d’humiliant… et, si jamais – chose absurde à supposer – je contractais une union légale, je me sentirais fort heureux de porter ces maudites cornes, et je dirais à ma femme: «Jusqu’ici, mon amie, je me suis borné à t’aimer, mais maintenant je te respecte pour avoir su protester!» Vous riez? C’est parce que vous n’avez pas la force de rompre avec les préjugés. Le diable m’emporte! Je comprends l’ennui d’être trompé quand on est légalement marié, mais ce n’est qu’une misérable conséquence d’une situation dégradante et humiliante pour les deux conjoints; or, quand on vous met les cornes ouvertement, comme dans l’union libre, on peut dire qu’elles n’existent plus; elles perdent toute signification et jusqu’à leur nom. Au contraire, votre femme vous prouve par là qu’elle vous estime, elle vous juge incapable de mettre obstacle à son bonheur et assez cultivé pour ne pas essayer de tirer vengeance de son nouvel époux. Le diable m’emporte! Je rêve parfois que si l’on me mariait, si je me mariais, je veux dire (union libre ou légitime n’importe), et que ma femme tardât à prendre un amant, je lui en amènerais un moi-même et lui dirais: «Mon amie, je t’aime, mais je désire par-dessus tout mériter ton estime. Voilà!» Ai-je raison?
Piotr Petrovitch ricanait, mais sans grande conviction. Sa pensée semblait ailleurs et Lebeziatnikov lui-même finit par remarquer son air préoccupé. Loujine paraissait ému, il se frottait les mains d’un air pensif. Andreï Semionovitch devait s’en souvenir plus tard…
II.
Il serait difficile de dire comment l’idée de ce repas insensé avait pris naissance dans la cervelle détraquée de Katerina Ivanovna. Il lui coûta en fait plus de la moitié de l’argent que lui avait remis Raskolnikov pour les funérailles de Marmeladov. Peut-être se croyait-elle tenue à honorer convenablement la mémoire du défunt, afin de prouver à tous les locataires, et surtout à Amalia Ivanovna, qu’il valait autant qu’eux, sinon bien davantage et que nul d’entre eux n’avait le droit de prendre des airs en se comparant à lui. Peut-être encore obéissait-elle à cette fierté des pauvres, qui dans certaines circonstances, à l’occasion de cérémonies publiques obligatoires pour tous et chacun dans notre société, pousse les malheureux à tenter un suprême effort et à sacrifier leurs dernières ressources uniquement pour faire les choses aussi bien que les autres et ne point prêter aux commérages.
Il se peut aussi qu’au moment où elle semblait abandonnée et plus malheureuse que jamais, Katerina Ivanovna ait éprouvé justement le désir de montrer à tous ces gens de rien, que non seulement elle savait vivre et recevoir, mais que, fille d’un colonel, élevée dans une noble et aristocratique maison, elle n’était certes point faite pour balayer son plancher ou laver, la nuit, le linge de ses mioches. Ces accès de fierté et de vanité exaspérée s’emparent parfois des créatures les plus misérables et prennent la forme d’un besoin furieux et irrésistible. En outre, Katerina Ivanovna n’était pas de ces êtres hébétés par le malheur; la mauvaise fortune pouvait l’accabler, mais non la briser moralement et annihiler sa volonté.
N’oublions pas aussi que Sonetchka affirmait, non sans raison, qu’elle avait l’esprit détraqué. Le fait n’était pas encore prouvé, mais pendant ces derniers temps, cette dernière année surtout, sa pauvre tête avait été à trop rude épreuve pour résister. Enfin, selon les médecins, la phtisie à une période avancée de son évolution trouble les facultés mentales.
Les bouteilles n’étaient ni nombreuses ni variées et l’on ne voyait point de madère sur la table. Loujine avait exagéré. Cependant il y avait du vin, de la vodka, du rhum et du porto, le tout de la plus mauvaise qualité, mais en quantité suffisante. Le menu du repas, préparé dans la cuisine d’Amalia Ivanovna, comprenait, outre le plat des morts rituel [77], trois ou quatre plats et, entre autres, des crêpes [78].
De plus, deux samovars étaient tenus prêts pour ceux des convives qui voudraient prendre le thé et du punch après le repas.
Katerina Ivanovna s’était occupée elle-même des achats, avec l’aide d’un locataire de la maison, un Polonais famélique qui habitait Dieu sait pourquoi chez Mme Lippevechsel et avait, dès le premier moment, offert ses services à la veuve. Il s’était depuis la veille prodigué avec un zèle qu’il ne perdait aucune occasion de faire ressortir. Il accourait à chaque instant et pour la moindre vétille auprès de Katerina Ivanovna et la poursuivait même jusqu’au Gostiny Dvor [79] en l’appelant «pani [80] commandante». Si bien qu’après avoir déclaré qu’elle n’aurait su que devenir sans cet homme serviable et magnanime, elle finit par ne plus pouvoir le supporter. Elle s’engouait ainsi, souvent, du premier venu, le parait de toutes les qualités, lui prêtait mille mérites qu’il n’avait point, mais auxquels elle croyait de tout son cœur, pour être bientôt déçue et chasser, avec force paroles injurieuses, celui devant lequel elle s’était inclinée avec la plus vive admiration quelques heures auparavant. Elle était d’un naturel rieur et bienveillant, mais ses malheurs et la malchance qui la poursuivait lui faisaient si furieusement souhaiter la paix et la joie universelle, que la moindre dissonance dans l’accord parfait, le moindre échec, avaient maintenant pour effet de la mettre hors d’elle-même; et alors aux espoirs les plus brillants, les plus fantastiques, succédaient les malédictions; elle déchirait, détruisait tout ce qui lui tombait sous la main et finissait par se frapper la tête contre les murs.