Raskolnikov se mit à rire.
– De quoi allez-vous vous préoccuper?
– Qu’avez-vous à rire? Pensez: je lui ai donné à peine deux petits coups de cravache, qui n’ont même pas laissé de traces… Ne me jugez pas cynique, je vous en prie. Je sais parfaitement que c’était ignoble de ma part, oui, etc. Mais je sais également que Marfa Petrovna avait été contente de ce… disons de mon emportement. L’histoire avec votre sœur était usée jusqu’à la corde, et Marfa Petrovna, n’ayant plus rien à colporter en ville, était depuis trois jours forcée de rester chez elle; elle avait d’ailleurs fini par ennuyer tout le monde avec la lecture de sa lettre (en avez-vous entendu parler?). Et, tout à coup, ces deux coups de cravache providentiels! Son premier soin fut de faire atteler!… Sans parler des cas où les femmes éprouvent un grand plaisir à être offensées, malgré toute l’indignation qu’elles affichent (ces cas se présentent). L’homme, en général, aime beaucoup à être humilié; l’avez-vous remarqué? Mais ce trait est particulièrement fréquent chez les femmes; on peut même affirmer que c’est la chose essentielle de leur vie.
Un moment, Raskolnikov songea à se lever et à s’en aller pour couper court à l’entretien, mais une certaine curiosité, et même une sorte de calcul, le décidèrent à patienter.
– Vous aimez jouer de la cravache? demanda-t-il d’un air distrait.
– Non, pas beaucoup, répondit tranquillement Svidrigaïlov. Quant à Marfa Petrovna, je ne me querellais presque jamais avec elle. Nous vivions en fort bonne intelligence et elle était contente de moi. Je n’ai usé de la cravache que deux fois pendant nos sept années de vie commune (si l’on ne compte pas un troisième cas assez ambigu). La première fois, c’était deux mois après notre mariage, à notre arrivée dans la propriété, la seconde et dernière fois dans les circonstances auxquelles je faisais allusion. Et vous, vous me jugiez un monstre, n’est-ce pas, un homme arriéré, un partisan du servage, hé, hé!… À propos, ne vous souvenez-vous pas, Rodion Romanovitch, qu’il y a quelques années, au temps des bienheureuses assemblées municipales, on a couvert d’opprobre un propriétaire foncier, je ne me souviens plus de son nom, coupable d’avoir cravaché une étrangère en wagon. Vous vous rappelez? C’était la même année, je crois bien, qu’eut lieu cet «horrible incident du Siècle». Allons, les Nuits égyptiennes [61], les conférences, vous y êtes? Les yeux noirs! Ô temps merveilleux de notre jeunesse, où es-tu? Eh bien, voici mon opinion! Je blâme profondément le monsieur qui a cravaché l’étrangère, car c’est là une action… Comment ne pas la blâmer, je vous le demande? Mais je ne puis m’empêcher d’ajouter qu’on rencontre parfois de ces «étrangères» qui vous poussent si bien à la violence que l’homme le plus avancé ne pourrait répondre de lui. Personne n’a jamais examiné la question sous cet angle, mais c’est, je vous l’assure, une erreur, car mon point de vue est tout à fait humain.
En prononçant ces mots, Svidrigaïlov se remit à rire. Raskolnikov comprit parfaitement qu’il avait un projet bien arrêté et le jugea un fin matois.
– Vous devez avoir passé plusieurs jours sans ouvrir la bouche à âme qui vive? demanda-t-il.
– Il y a un peu de cela, mais dites-moi, n’êtes-vous pas étonné de me voir si bon caractère?
– Non, ce qui m’étonne, au contraire, c’est de vous voir trop bon caractère.
– Vous dites cela parce que je ne me suis pas formalisé de la grossièreté de vos questions, n’est-ce pas? Oui… mais pourquoi m’en formaliser? Vous m’avez interrogé et je vous ai répondu, ajouta-t-il avec une bonhomie extraordinaire. Car je ne m’intéresse pour ainsi dire à rien, continua-t-il d’un air pensif. Surtout maintenant, je ne fais littéralement rien… Vous pouvez du reste vous imaginer que je cherche à gagner vos bonnes grâces par intérêt, puisque surtout je tiens à voir votre sœur, comme je vous l’ai déclaré. Mais je vous avouerai franchement que je m’ennuie beaucoup. Surtout depuis ces trois jours, si bien que j’ai été heureux de vous voir… Ne vous fâchez pas, Rodion Romanovitch, mais vous me paraissez vous-même fort étrange. Vous aurez beau dire; il vous arrive quelque chose, et précisément en ce moment: je ne parle pas de cette minute présente, mais de ces temps-ci en général. Allons, allons, je me tais, ne vous renfrognez pas. Je ne suis pas un ours aussi mal léché que vous le pensez. Raskolnikov lui jeta un regard sombre.
– Peut-être ne l’êtes-vous pas du tout, dit-il. Il me semble que vous êtes un homme de fort bonne compagnie, ou, du moins, vous savez vous montrer convenable quand il le faut.
– Mais je ne me soucie de l’opinion de personne, répondit Svidrigaïlov, d’un ton sec et un peu hautain. Dès lors, pourquoi ne pas prendre les façons d’un personnage mal élevé, dans un pays où elles sont si commodes, et surtout… surtout quand on y est porté naturellement? acheva-t-il en riant…
– J’ai cependant entendu dire que vous connaissiez beaucoup de monde ici, car vous n’êtes pas ce qu’on appelle «un homme sans relations». Que venez-vous donc faire chez moi, si vous ne poursuivez aucun but?
– Il est vrai que j’ai, comme vous dites, des relations, reprit le visiteur sans répondre à la question principale qui lui était adressée. J’en ai déjà rencontré, car c’est le troisième jour que je passe à me balader. Je les reconnais et ils me reconnaissent, je le crois. C’est bien simple, je suis convenablement vêtu et réputé pour être un homme aisé, car l’abolition du servage nous a épargnés. Il nous reste des bois, des prairies fertilisées par nos rivières et nous continuons à en tirer des revenus… Mais je ne veux pas renouer mes anciennes relations; elles m’ennuyaient déjà autrefois. Il y a trois jours que j’erre et je ne me suis encore rappelé au souvenir de personne… Et puis cette ville! Comment s’est-elle édifiée, je vous le demande! Une ville de fonctionnaires et de séminaristes. Vrai, il y a bien des choses que je ne remarquais pas autrefois, quand j’y flânais, il y a huit ans de cela. Je n’ai plus foi qu’en l’anatomie.
– Quelle anatomie?
– Je parle de ces cercles, de ces clubs, Dussaud [62], etc. Ah! tout cela se passera de nous, fit-il, comme s’il ne remarquait pas l’interrogation muette de l’autre. Et quel plaisir peut-on éprouver à tricher?
– Ah! vous trichiez au jeu?
– Sans doute; nous étions tout un groupe de gens comme il faut, il y a sept ans, et nous tuions le temps ainsi. Des gens de la meilleure société. Il y avait parmi nous des poètes, des capitalistes. Avez-vous d’ailleurs remarqué que chez nous, en Russie, les gens du meilleur ton sont des filous? Moi, voyez-vous, je vis maintenant à la campagne. Cependant, j’ai bien failli faire de la prison pour dettes, par la faute d’un petit Grec de Néjine. C’est alors que j’ai rencontré Marfa Petrovna; elle est entrée en arrangement avec mon créancier, a marchandé, m’a libéré de ma dette moyennant 30 000 roubles (je n’en devais que 70 000 en tout). Nous convolâmes en justes noces et elle m’emmena aussitôt dans sa propriété comme un trésor. Elle était de cinq ans plus âgée que moi et m’aimait beaucoup. J’y suis resté sept ans sans bouger. Et remarquez qu’elle a gardé toute sa vie, à titre de précaution contre moi, le billet signé d’un faux nom que j’avais souscrit au Grec, si bien que, si j’avais essayé de secouer le joug, elle m’eût aussitôt fait coffrer. Oh! elle l’aurait fait comme je vous le dis. Les femmes ont de ces contradictions.