Выбрать главу

Boisdeffre essuie un fragment d’œuf sur sa moustache avec un coin de sa serviette.

— Pourquoi une telle urgence ? Vous pensez que ce pourrait être une piste sérieuse ?

— C’est possible. Je voudrais vérifier.

Boisdeffre paraît surpris par mon empressement à partir, et même légèrement offensé : une invitation à l’accompagner lors d’une de ses tranquilles tournées d’inspection dans nos plus belles régions gastronomiques est considérée comme une marque de faveur.

— Tenez-moi informé.

Dès le début d’après-midi, je suis de retour au ministère de la Guerre et j’écoute le rapport de Foucault dans son cabinet. Notre attaché militaire à Berlin est un professionnel compétent et direct, aguerri par des années passées à côtoyer menteurs et fabulateurs. Son épaisse chevelure gris fer coupée très court lui fait comme un casque. Il commence :

— Je me demandais quand le général de Boisdeffre se déciderait à réagir à ma lettre.

Il prend avec lassitude une chemise dans son tiroir et l’ouvre.

— Vous vous rappelez notre agent au Tiergarten, Richard Cuers ?

Le Tiergarten est le quartier de Berlin qui abrite les locaux des services de renseignements allemands.

— Oui, bien sûr. Il espionnait pour le compte des Allemands, et nous l’avons retourné. Sandherr m’a parlé de lui quand j’ai pris mes fonctions.

— Eh bien, il a été révoqué.

— Quel dommage. Quand est-ce arrivé ?

— Il y a trois semaines. Vous l’avez déjà rencontré ?

Je fais non de la tête.

— C’est, dans le meilleur des cas, un garçon assez nerveux, mais, quand il est venu me dire ce qui arrivait, il était vraiment dans un état épouvantable. Il a peur que l’état-major général allemand ne vienne l’arrêter pour trahison. Il pense que son ami Lajoux, de Bruxelles, l’a livré pour de l’argent, ce qui pourrait bien être vrai. Quoi qu’il en soit, il veut s’assurer que nous le protégerons. Sinon, il dit qu’il n’aura d’autre choix que d’aller voir Hauptmann Dame — c’est son chef de section — pour tout lui raconter.

— Il sait beaucoup de choses ?

— Un peu.

— Alors il essaie de nous faire chanter ?

— Je ne crois pas. Pas vraiment. Il a juste besoin d’être rassuré.

— Eh bien, on n’a qu’à le faire. Ça ne coûte pas un sou de rassurer quelqu’un — on peut le rassurer autant qu’il veut. Dites-lui qu’il peut être certain qu’il n’y aura pas de fuite sur lui de notre côté.

— Je lui ai dit qu’il n’avait pas à s’inquiéter. Mais c’est plus compliqué que ça.

Foucault soupire et se frotte le front ; je m’aperçois qu’il est sur les nerfs.

— Il veut qu’on le lui dise en face — il veut causer personnellement avec un envoyé de l’état-major.

— Mais ce serait un risque superflu pour lui et pour nous. Et s’il était suivi ?

— C’est exactement ce que j’ai fait remarquer. Mais il a beaucoup insisté. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il y avait autre chose que ce qu’il voulait bien me dire. Je suis donc allé chercher une bouteille d’absinthe — il aime l’absinthe parce qu’il dit que ça lui rappelle une Française dont il a été amoureux autrefois — et j’ai peu à peu réussi à lui faire raconter toute l’histoire.

— C’est-à-dire ?

— Il a peur et veut rencontrer quelqu’un de la section parce qu’il assure que les Allemands ont un espion au sein de l’armée française.

Et voilà. Je m’efforce d’afficher une certaine nonchalance.

— Cet espion aurait-il un nom ?

— Non. Tout ce que Cuers a pu faire, c’est de nous donner des détails qu’il a pu rassembler ici et là, dit Foucault en consultant son dossier. Ledit agent doit être officier, chef d’un bataillon d’infanterie. Il a entre quarante et cinquante ans. Il transmet des informations à Schwartzkoppen depuis deux à trois ans, principalement sur des questions d’artillerie, et la plupart de ses renseignements sont de peu de valeur — il a par exemple récemment transmis des détails concernant des cours de l’École de tir au camp de Châlons. Le renseignement est remonté jusqu’à von Schlieffen[2] lui-même, à qui cela ne plaît visiblement pas beaucoup — il pense que la source pourrait être un mystificateur, ou un agent provocateur — et qui demande à Schwartzkoppen de rompre toute relation avec cet individu. J’ai déjà indiqué tout cela dans ma lettre au général de Boisdeffre, poursuit-il. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?

Je feins de réfléchir.

— Pas pour le moment, mens-je, alors qu’en fait j’ai peine à me retenir de bondir de ma chaise. C’est tout ce qu’il y a ?

Foucault se met à rire.

— Quoi, vous voulez savoir s’il y a eu une autre bouteille ?

Il ferme la chemise et la range dans le tiroir.

— En fait, oui, il y en a eu une autre. Et j’ai fini par devoir le nettoyer un peu et le mettre au lit. Vous voyez ce que je suis prêt à endurer pour mon pays !

— Je vous ferai décerner une médaille, dis-je en me joignant à son rire.

Le sourire de Foucault s’efface.

— En vérité, colonel Picquart, notre ami Cuers est un névrosé et, comme la plupart des névrosés, il a tendance à la fabulation. Alors, soyons clairs : quand je vous transmets ce qu’il me dit, je ne le cautionne pas, vous comprenez ? Il y a des agents dont je me porte garant : Cuers n’en fait pas partie. C’est pourquoi je n’ai pas consigné par écrit le reste de son récit.

— Je vous entends parfaitement, dis-je en me demandant ce qui va suivre. Je considérerai tout ce que vous me confierez avec le scepticisme approprié.

— Bien.

Foucault marque alors un moment de silence. Il fronce les sourcils en regardant son bureau, puis lève vers moi un regard calme et direct — un regard de soldat à soldat.

— Alors voilà : Cuers prétend que les services de renseignements allemands prennent très mal toute cette affaire Dreyfus.

— Vous voulez dire, le fait que nous l’ayons démasqué ?

— Non. Le fait qu’ils n’ont jamais entendu parler de lui — ou c’est du moins ce qu’il assure.

Je soutiens le regard du colonel. Ses yeux sombres ne se dérobent pas. J’avance prudemment :

— Sans doute essaient-ils encore de le couvrir.

— Pardon ? Même en privé ? réplique Foucault, qui cille et secoue la tête. Non. Je veux bien que ce soit le genre de chose que l’on doive continuer de nier en public — c’est le jeu diplomatique. Mais pourquoi continuer de nier entre soi, derrière des portes closes, année après année ?

— Peut-être que personne à Berlin ne veut admettre avoir employé Dreyfus, vu la façon dont ça s’est terminé ?

— Mais nous savons tous les deux que ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent, n’est-ce pas ? D’après Cuers, le Kaiser a demandé personnellement la vérité à Schlieffen : « L’armée impériale a-t-elle, à un moment ou à un autre, travaillé avec ce Juif, oui ou non ? » Schlieffen a à son tour posé la question à Dame, qui a juré ne rien savoir d’un quelconque espion juif. Sur ordre de Schlieffen, Dame a rappelé Schwartzkoppen à Berlin pour l’interroger — Cuers l’a vu lui-même au Tiergarten —, et Schwartzkoppen a été très clair : la première fois qu’il a entendu parler de Dreyfus, c’est quand il a ouvert son journal après l’arrestation de l’espion. Cuers m’a dit que, depuis, Dame avait mené une enquête discrète auprès de tous les services de renseignements européens amis de l’Allemagne pour savoir si l’un d’eux avait travaillé avec Dreyfus. Cette fois encore : rien.

вернуться

2

Le maréchal comte Alfred von Schlieffen (1833–1913), chef de l’état-major général impérial.