— Si vous voulez bien attendre ici, mon colonel, dit-il, je vais le chercher.
Nous nous trouvons sous les combles, côté ouest. La chaleur emmagasinée fait qu’on se croirait dans une serre. Derrière les fenêtres du laboratoire de Bertillon, au-delà des cheminées de la préfecture, la toiture massive du palais semble une mer d’ardoise bleue démontée d’où émerge la délicate flèche noir et or de la Sainte-Chapelle. Les murs du laboratoire sont tapissés de centaines de photographies de criminels, de face et de profil. L’anthropométrie — ou le « bertillonnage », comme l’appelle modestement notre grand praticien — repose sur le postulat que tout être humain peut être identifié de façon infaillible par une combinaison de dix mensurations. Je repère dans un coin une sorte de tabouret auquel sont fixés une toise métallique et un pied à coulisse pour mesurer la longueur des avant-bras et des doigts ; un autre est équipé d’un cadre de bois pareil à un grand chevalet pour relever la hauteur assise (longueur du torse) et debout ; sur un troisième, un système de compas coudés en bronze permet de prendre les mesures du crâne. Il y a aussi un énorme appareil photo, ainsi qu’une table où trônent un microscope et une loupe montée sur un support, et tout un ensemble de classeurs.
Je flâne en examinant les photographies. Cela me fait penser à une grande collection naturaliste — des papillons peut-être, ou des coléoptères soigneusement classés et épinglés. Les prisonniers présentent tous des expressions de peur, de honte, de colère, de défi ou d’ennui. Certains sont visiblement mal en point, affamés ou déments ; nul ne sourit. Au milieu de ce lamentable déploiement de misère humaine, je tombe soudain sur Alfred Dreyfus. Son visage de comptable insignifiant me fixe au-dessus de son uniforme déchiré. Sans ses lunettes ou son pince-nez, sa figure semble nue. Ses yeux me transpercent. Il y a une légende : Dreyfus 5.1.95.
— Colonel Picquart ? fait une voix.
Je me retourne et trouve Bertillon, ma carte à la main. C’est un personnage d’une quarantaine d’années, trapu, le teint pâle et coiffé d’une épaisse chevelure brune. Sa barbe fournie est coupée au carré, comme la lame d’une hache, et j’ai le sentiment qu’en y portant le doigt, je pourrais m’y couper.
— Bonjour, monsieur Bertillon. Je remarquais que vous aviez le capitaine Dreyfus parmi vos spécimens.
— Ah oui, je l’ai enregistré moi-même, réplique Bertillon, qui me rejoint devant le mur. Je l’ai photographié à son arrivée à la prison de la Santé, juste après sa dégradation.
— Il paraît différent de l’homme de mon souvenir.
— Il était comme en transe — un véritable somnambule.
— Comment pourrait-il en être autrement, après une telle expérience ? dis-je en ouvrant ma serviette. Dreyfus est en fait l’objet de ma visite. J’ai pris la suite du colonel Sandherr à la tête de la section de statistique.
— Oui, colonel, je me souviens de vous avoir vu au conseil de guerre. Qu’y a-t-il de nouveau au sujet de Dreyfus ?
— Voudriez-vous avoir la bonté d’examiner ceci ? demandé-je en lui tendant les photographies des deux lettres d’Esterhazy. Et de me dire ce que vous en pensez.
— Vous savez que je ne donne jamais de jugement immédiat ?
— Peut-être voudrez-vous faire une exception, cette fois.
Il semble sur le point de refuser. Puis la curiosité l’emporte. Il s’approche de la fenêtre et tend les lettres à la lumière, une dans chaque main, pour les examiner. Il fronce les sourcils, me jette un regard déconcerté et reporte son attention sur les épreuves.
— Bien, fait-il, puis à nouveau : Bien, bien… !
Il va à un classeur, ouvre un tiroir et en sort un épais dossier vert retenu par un ruban noir. Il le met sur sa table de travail, dénoue le lien et sort une photo du bordereau avec plusieurs feuilles et graphiques. Il aligne le bordereau et les deux lettres. Puis il saisit trois feuilles identiques de papier millimétrique transparent et en dispose une sur chacun des trois documents. Il allume une lampe, tire la loupe et reprend son examen.
— Ha-ha, marmonne-t-il dans sa barbe. Ah, oui, oui, ha-ha…
Il écrit une série de notes rapides.
— Ha-ha, ha-ha, oui, oui, ha-ha…
Je le regarde faire pendant quelques minutes. Enfin, je ne peux me retenir plus longtemps :
— Alors ? Est-ce la même écriture ?
— Identique, déclare-t-il.
Il secoue la tête avec incrédulité, puis se tourne vers moi :
— Rigoureusement identique !
J’ai peine à croire qu’il puisse en être certain aussi rapidement. La principale charge qui pesait contre Dreyfus vient de s’évanouir : balayée par l’expert même qui l’avait étayée.
— Seriez-vous prêt à signer une déclaration sous serment pour l’attester ?
— Absolument.
Absolument ?
Les portraits de criminels tournoient autour de moi sur les murs.
— Et si je vous disais que ces lettres n’ont pas été écrites par Dreyfus, mais l’ont été ici, en France, cet été même ?
Bertillon hausse les épaules sans se laisser troubler.
— Alors, de toute évidence, les Juifs ont entraîné quelqu’un d’autre à écrire en suivant le système de Dreyfus.
Je reviens de l’île de la Cité par la rive gauche. J’essaie de trouver Armand du Paty au ministère de la Guerre. On me dit qu’on ne l’attend pas aujourd’hui, mais qu’il sera peut-être chez lui. Un officier subalterne me donne son adresse : 17, avenue Bosquet.
Je repars à pied. À un moment, j’ai le sentiment d’avoir troqué mon uniforme contre l’habit de détective. J’arpente les trottoirs, j’interroge des témoins, je collecte des preuves. Quand cela se terminera un jour — si cela se termine —, je devrais demander ma mutation à la Sûreté.
L’avenue Bosquet est agréable et cossue, voisine de la Seine et parsemée de taches de soleil filtrées par les arbres. L’appartement de Du Paty est au deuxième étage. Je frappe à plusieurs reprises sans recevoir de réponse, et je suis sur le point de partir, quand je remarque une ombre qui bouge légèrement dans l’interstice sous la porte. Je toque encore.
— Colonel du Paty ? C’est Georges Picquart.
Il y a un silence, puis une réponse étouffée :
— Un instant, s’il vous plaît.
On tire des verrous, on tourne une clef, et la porte s’entrouvre. Un œil déformé cligne à travers un monocle.
— Picquart ? Êtes-vous seul ?
— Oui, bien sûr. Pourquoi ne le serais-je pas ?
— C’est vrai.
La porte s’ouvre en grand, laissant apparaître du Paty vêtu d’un long peignoir de soie rouge couverte de dragons chinois. Il a des babouches bleu pâle aux pieds et un fez ottoman rouge sombre sur la tête. Il n’est pas rasé.
— Je travaillais à mon roman, explique-t-il. Entrez.
L’appartement sent l’encens et la fumée de cigare. Des assiettes sales sont empilées près d’une méridienne. Des pages manuscrites s’entassent sur une écritoire et jonchent le tapis. Au-dessus de la cheminée est accroché un tableau représentant une esclave nue dans un harem, et sur la table trône une photo de Du Paty en compagnie de sa jeune épouse aristocratique, Marie de Champlouis. Il l’a épousée juste avant que n’éclate l’affaire Dreyfus. Sur la photo, elle tient un bébé en robe de baptême.
— Vous avez donc un nouvel enfant ? Toutes mes félicitations.
— Merci à vous. Oui, le petit a un an[3]. Il est parti passer l’été avec sa mère dans la propriété de sa famille. Je suis resté à Paris pour écrire.
3
Charles du Paty de Clam (1895–1948), qui deviendra par la suite commissaire général aux questions juives dans le gouvernement de Vichy.