Le temps était favorable et nous arrivâmes à Ancône sans incident. De là, je pris la route du nord, franchis le Rubicon deux jours plus tard et entrai en Gaule citérieure. Cette province m’était familière. Je l’avais sillonnée avec Cicéron six ans plus tôt, lorsqu’il faisait campagne pour l’élection au consulat et cherchait les suffrages des villes longeant la Via Aemilia. Les vendanges avaient eu lieu plusieurs semaines plus tôt, et l’on taillait à présent les vignes en bordure de route pour l’hiver. D’aussi loin que portait le regard, des colonnes de fumée blanche s’élevaient des feux de branchage au-dessus du plat pays, comme si une armée en déroute avait mis le feu derrière elle.
Dans la petite ville de Claterne, où je passai la nuit, j’appris que le gouverneur était rentré de Gaule ultérieure et avait établi ses quartiers d’hiver à Placentia, mais qu’avec l’énergie infatigable qui le caractérisait, il parcourait déjà le pays pour présider des tribunaux. On l’attendait le lendemain dans la ville voisine de Mutina. Je partis tôt, y arrivai vers midi, franchis l’enceinte fortifiée et cherchai la basilique sur le forum. Le seul signe indiquant la présence de César était une troupe de légionnaires à l’entrée. Ils ne demandèrent pas ce qui m’amenait, et je pus entrer directement. Une froide lumière grise filtrait des fenêtres à claire-voie, éclairant une file de citoyens silencieux qui attendaient de présenter leurs doléances. À l’autre bout de la salle — trop éloigné pour que je puisse discerner son visage — assis entre deux piliers sur son siège de magistrat, dans une toge d’un blanc si éclatant qu’on ne voyait qu’elle au milieu des tenues d’hiver ternes de l’assemblée, César prononçait ses jugements.
Ne sachant trop comment l’aborder, je me joignis à la file de requérants. César rendait sa décision si rapidement que la file ne cessait pratiquement pas d’avancer. Je découvris en m’approchant qu’il faisait plusieurs choses en même temps — écouter chaque demandeur, lire les documents que lui remettait un secrétaire et s’entretenir avec un officier militaire qui avait retiré son casque et se tenait penché pour lui murmurer des propos à l’oreille. Je sortis la lettre de Cicéron pour être prêt à la lui donner. Mais il me vint alors à l’esprit que ce n’était peut-être pas le meilleur endroit pour la lui remettre ; que, d’une certaine façon, il ne convenait pas à la dignité d’un ancien consul que sa requête fût examinée avec les doléances domestiques de tous ces fermiers et commerçants, aussi honorables que pussent être ces gens. Le militaire termina son rapport, se redressa, et se dirigeait déjà vers la porte en remettant son casque quand son regard croisa le mien. Surpris, il se figea :
— Tiron ?
J’entrevis son père sur ses traits avant de mettre un nom sur le jeune homme lui-même. C’était le fils de M. Crassus, Publius, qui commandait à présent la cavalerie sous les ordres de César. Contrairement à son père, c’était un jeune homme généreux, plaisant et cultivé, et un admirateur de Cicéron, dont il recherchait autrefois la compagnie. Il m’accueillit avec la plus grande amabilité.
— Qu’est-ce qui t’amène à Mutina ?
Lorsque je lui eus expliqué, il s’offrit aussitôt de fixer un entretien privé avec César et insista pour que je l’accompagne à la villa où séjournaient le gouverneur et sa suite.
— Je suis doublement content de te voir, m’assura-t-il en marchant, car je pense souvent à Cicéron et à l’injustice dont il a été victime. J’en ai parlé à mon père et l’ai persuadé de ne pas s’opposer à son rappel. Pompée, comme tu le sais, le soutient aussi : pas plus tard que la semaine dernière, il a envoyé Sestius, l’un des tribuns élus, pour plaider sa cause auprès de César.
Je ne pus m’empêcher d’observer :
— Il semble que tout dépende de César, ces temps-ci.
— Eh bien, il faut comprendre sa situation. Il n’éprouve aucune animosité personnelle envers ton maître, c’est même l’inverse. Mais contrairement à mon père et à Pompée, il n’est pas à Rome pour se défendre. Il redoute de perdre son soutien politique pendant qu’il a le dos tourné, et d’être rappelé avant que sa tâche ne soit terminée ici. Et Cicéron représente selon lui la plus grande menace pesant sur sa position. Entre… Je vais te montrer quelque chose.
Nous passâmes devant la sentinelle et pénétrâmes dans la maison, où Publius me fit traverser des salles publiques bondées jusqu’à une petite bibliothèque. Là, d’un coffret d’ivoire, il sortit une série de rouleaux superbement bordés de noir et glissés dans des étuis pourpres, avec le mot Commentaires rehaussé de vermillon sur la ligne de titre.
— Ce sont les copies personnelles de César, expliqua Publius en les manipulant avec précaution. Il les emporte avec lui partout où il va. Ce sont ses notes sur ses campagnes en Gaule, qu’il a décidé d’envoyer régulièrement afin qu’elles soient affichées à Rome. Il a l’intention de les rassembler un jour et de les publier sous forme de livre. C’est tout à fait merveilleux. Vois par toi-même.
Il choisit un rouleau et me le tendit :
La Saône est une rivière dont le cours, entre les terres des Héduens et celles des Séquanes et jusqu’au Rhône, est si paisible que l’œil ne peut en distinguer la direction. Les Helvètes la passaient sur des radeaux et des barques jointes ensemble. César, averti par ses éclaireurs que les trois quarts de l’armée helvète avaient déjà traversé la Saône, et que le reste était sur l’autre rive, part de son camp, à la troisième veille, avec trois légions, et atteint ceux qui n’avaient pas encore effectué leur passage. Il les surprend en désordre, les attaque à l’improviste et en tue un grand nombre [2] …
— Il parle de lui-même avec un détachement admirable, dis-je.
— Effectivement. C’est parce qu’il veut éviter de paraître vantard. Il est important de trouver le ton juste.
Je demandai si je pourrais avoir l’autorisation d’en recopier une partie pour la montrer à Cicéron.
— Les nouvelles régulières de Rome lui manquent. Ce qui lui parvient est rare, et déjà ancien.
— Bien sûr, tout cela est public. Et je vais m’assurer que tu puisses rencontrer César. Tu verras, il est d’excellente humeur.
Puis il me laissa seul, et je me mis à l’ouvrage.
Même si l’on admet une part d’exagération, il était clair à la lecture de ces Commentaires que César avait connu une série étonnante de succès militaires. Sa mission première avait été d’arrêter la migration des Helvètes et de quatre autres tribus qui cherchaient à traverser la Gaule vers l’Atlantique, en quête de nouveaux territoires. Il avait suivi leur colonne immense, composée à la fois de guerriers, de vieillards, de femmes et d’enfants, avec la nouvelle armée qu’il avait principalement levée lui-même à partir de cinq légions. Puis il avait fini par les pousser à combattre dans la bataille de Bibracte. Dans le but de prouver à ses nouvelles légions que ni lui ni ses officiers ne les abandonneraient si jamais les choses tournaient mal, il avait fait envoyer tous les chevaux à l’arrière. Ils combattirent donc à pied avec l’infanterie et, selon son propre compte rendu, non seulement César arrêta les Helvètes, mais il les massacra. Un registre dénombrant les forces totales de la migration fut ensuite retrouvé dans le camp ennemi abandonné.