— Eh bien, allez-y alors, s’il le faut, capitula Cicéron. J’admire votre courage. Mais je resterai ici.
— Père, protesta Marcus, on parlera encore dans mille ans du fracas de ces armes.
— Je suis trop vieux pour me battre et je supporte trop mal la vue du sang pour regarder les autres le faire. Vous êtes tous les trois les soldats de la famille, dit-il en ébouriffant les cheveux de son fils et lui pinçant la joue. Ramène-moi la tête de César sur une pique, tu veux bien, mon cher enfant ?
Puis il annonça qu’il avait besoin de repos et se détourna pour qu’on ne puisse pas voir ses larmes.
Le réveil était prévu pour une heure avant l’aube. Ravagé par l’insomnie, j’eus l’impression de m’être à peine endormi quand retentit la cacophonie infernale des trompettes de guerre. Les esclaves de la légion arrivèrent et commencèrent aussitôt à démonter la tente. Tout était parfaitement réglé. Le soleil n’avait pas encore franchi les crêtes. Les montagnes demeuraient plongées dans l’ombre, mais le ciel sans nuage se teintait au-dessus d’elles d’une nuance rouge sang.
Les éclaireurs partirent au lever du jour, suivis une heure plus tard par un détachement de cavaliers bythiniens, puis, une demi-heure encore après, par un Pompée qui bâillait bruyamment, encadré par les officiers de son état-major et ses gardes du corps. Notre légion avait été choisie pour avoir l’honneur de servir d’avant-garde lors de cette marche, et fut donc la suivante à partir. Cicéron se posta à l’entrée du camp et leva la main en disant à chacun leur tour adieu à son frère, son fils et son neveu sans même chercher cette fois à dissimuler ses pleurs. Deux heures plus tard, toutes les tentes étaient démontées, les déchets brûlaient et les dernières mules sortaient d’un pas balancé les derniers bagages du camp déserté.
Une fois l’armée partie, escortés par les licteurs de Cicéron, nous entamâmes les trente milles qui nous séparaient de Dyrrachium. Notre chemin nous fit passer près des lignes abandonnées par César, et nous arrivâmes bientôt à l’endroit où Labienus avait massacré les prisonniers. Ils avaient la gorge tranchée, et une équipe d’esclaves ensevelissait les cadavres dans un des anciens fossés défensifs. La puanteur de la chair que la chaleur corrompait déjà et la vison des vautours qui tournoyaient au-dessus font partie des souvenirs de cette campagne que je préférerais avoir oubliés. Nous éperonnâmes nos chevaux et pressâmes l’allure pour parvenir à Dyrrachium avant la nuit.
Pour raisons de sécurité, nous fûmes cette fois cantonnés à l’écart des falaises, dans une maison à l’intérieur de la ville. Le commandement de la garnison aurait en principe dû échoir à Cicéron en tant qu’ancien consul et encore détenteur de l’imperium que lui avait valu son poste de gouverneur en Cilicie. Mais, témoignage de la méfiance qu’il inspirait désormais à Pompée, celui-ci avait confié le poste à Caton, qui n’avait jamais dépassé le rang de préteur. Cicéron n’en fut pas offensé. Au contraire, il était heureux d’échapper à cette responsabilité : les troupes laissées en arrière par Pompée étaient les moins dévouées à sa cause, et Cicéron doutait sérieusement de leur loyauté en cas d’affrontement.
Les journées traînaient en longueur. Les sénateurs qui, comme Cicéron, n’avaient pas accompagné l’armée, se comportaient comme si la guerre était déjà gagnée. Ils recensaient les noms de ceux qui, restés à Rome, seraient tués à notre retour et dont les biens seraient saisis pour financer la guerre : parmi ces riches proscrits potentiels figurait le nom d’Atticus. Puis ils se chamaillaient pour déterminer qui aurait la maison de qui. D’autres sénateurs se disputaient sans honte les positions et les titres que la mort de César et de ses lieutenants devait laisser vacants — je me souviens de Spinther soutenant catégoriquement que la place de souverain pontife lui reviendrait de droit.
— Gagner cette guerre serait encore pire que de la perdre, me confia Cicéron.
Lui-même était accablé de soucis et d’inquiétudes. Tullia continuait à avoir des problèmes d’argent, et la seconde partie de sa dot n’avait toujours pas été versée malgré les instructions que Cicéron avait données à Terentia de vendre certains biens. Tous ses soupçons concernant la relation de sa femme avec Philotimus et leur goût pour les opérations financières discutables lui revinrent en force. Il choisit de lui faire savoir sa colère et sa suspicion en lui écrivant des lettres aussi rares que brèves et glaciales, dans lesquelles il ne l’appelait même pas par son nom.
Cependant, ses plus grandes craintes étaient pour Marcus et Quintus, toujours en campagne quelque part aux côtés de Pompée. Deux mois s’étaient écoulés depuis leur départ. L’armée sénatoriale avait poursuivi César de l’autre côté des montagnes, jusqu’à la plaine de Thessalonique, puis s’était dirigée vers le sud. Voilà tout ce qu’on avait appris. Quant à savoir où ils se trouvaient à présent, nul n’en avait la moindre idée, et plus César les entraînait loin de Dyrrachium, plus le silence s’éternisait, et plus l’atmosphère devenait pesante au sein de la garnison.
Le commandant de la flotte, Caius Coponius, était un sénateur intelligent, mais extrêmement nerveux et qui croyait profondément aux présages et aux signes, en particulier aux rêves prémonitoires, qu’il encourageait ses hommes à partager avec leurs officiers. Un jour que nous étions toujours sans nouvelles de Pompée, il vint dîner avec Cicéron. Il y avait aussi Caton et M. Terentius Varro, le grand savant et poète qui avait commandé une légion en Espagne et qui, comme Afranius, avait été gracié par César.
— Juste avant de venir ici, j’ai fait une rencontre des plus inquiétantes. Vous voyez cette énorme quinquérème, l’Europa, qui mouille au large, là-bas ? On m’a amené l’un de ses rameurs pour qu’il me raconte son rêve. Il prétend avoir eu la vision d’une terrible bataille dans une plaine de la Grèce, avec la terre qui se gorgeait de sang et des hommes démembrés qui gémissaient. Puis il vit cette ville-ci assiégée et nous tous qui fuyions vers les navires en laissant derrière nous les rues en flammes.
En temps normal, c’était le genre de prophéties alarmistes dont Cicéron se serait moqué, mais pas cette fois. Caton et Varron paraissaient également préoccupés.
— Et comment se terminait ce rêve ? s’enquit Caton.
— Pour lui, très bien, il semble que ses camarades et lui-même retournaient rapidement à Rhodes. Je suppose donc que c’est un heureux présage.
Un nouveau silence s’abattit sur la table. Cicéron finit par dire :
— Malheureusement, cela me suggère simplement que nos alliés de Rhodes vont nous abandonner.
Les premiers signes qu’un terrible désastre avait dû se produire nous arrivèrent du port. Plusieurs pêcheurs de l’île de Corcyre[3], à deux jours de voyage vers le sud, assurèrent avoir vu des hommes camper sur une plage du continent, et que ceux-ci leur avaient crié être des survivants de l’armée de Pompée. Un navire marchand rapporta le même jour un récit similaire : des hommes affamés affluant dans les petits villages de pêcheurs pour chercher désespérément des moyens de fuir les soldats qui, assuraient-ils, les poursuivaient.
Cicéron chercha à se rassurer et à rassurer les autres en affirmant que toutes les guerres s’accompagnaient de rumeurs qui se révélaient souvent fausses, et que ces soldats fantomatiques n’étaient peut-être que des déserteurs, ou les survivants d’une escarmouche et non d’une grande bataille. Mais je pense qu’il savait au fond de lui-même que les dieux de la guerre étaient avec César. Je crois qu’il le savait depuis le début, et que c’était pour cela qu’il n’avait pas voulu accompagner Pompée.