La perte de son cheval le déprimait. Il baissait les yeux sur le trottoir fendu, envahi d’herbe, parmi les décombres d’anciennes usines. D’un terrier aménagé dans un terrain vague, une chose aux yeux avides l’observa au passage. Une chose qui aurait dû être suspendue quelque part par les pattes de derrière, avec la peau en moins, estima-t-il.
Ceci explique pourquoi Hoppy a pu croire sincèrement avoir vu l’après-vie, rumina-t-il. Ces ruines, la pâleur fumeuse et scintillante du ciel… ces yeux voraces qui le suivaient encore tandis que la créature pesait les chances d’une attaque contre lui. Il se baissa, ramassa un éclat pointu de ciment et le lança vers le terrier… creusé dans une épaisse couche de débris organiques et inorganiques soudés par une sorte de vase blanche. La créature avait émulsionné une partie des décombres, en avait fait une sorte de ciment utilisable. Peut-être un animal intelligent, mais il s’en fichait. Le monde se serait fort bien passé des formes de vie intelligentes et démentes qui se révélaient au jour depuis des années.
Moi aussi, j’ai changé, monologuait-il, en se retournant une dernière fois vers la bête, au cas où elle eût cherché à le surprendre par-derrière. J’ai l’esprit beaucoup plus clair qu’avant, ruminait-il, je suis plus fort que toi, en tout cas, alors laisse tomber !
De toute évidence, la créature était de cet avis. Elle ne quitta même pas l’entrée de son terrier.
Je suis évolué mais sentimental, conclut-il, car son cheval lui manquait vraiment. Au diable ces criminels de vétérans ! Ils ont dû tomber en masse sur Édouard dès que nous avons quitté la rive avec le radeau. Je voudrais bien lâcher la ville, émigrer en pleine campagne, là où ne règnent pas la brutalité, la cruauté, le banditisme. C’est ce qu’a fait le psychiatre, après la catastrophe. Stockstill a quitté tout de suite la Baie de l’Est, je l’ai vu partir. Il a été malin. Il n’a pas tenté de rentrer dans son ornière, il n’a pas repris le collier à l’endroit même où il était. Contrairement à moi.
Somme toute, je ne suis pas plus avancé qu’avant le foutu Cataclysme. Je vendais des récepteurs de télévision, je vends des pièges électroniques, qu’est-ce que cela change ? Aussi moche qu’avant. Je dégringole la pente, en vérité.
Pour se remonter, il alluma une de ses dernières cigarettes Gold Label Special d’Andrew Gill.
Toute une journée perdue, constata-t-il, à cette course pour rien de l’autre côté de la Baie ! Dans deux heures il ferait nuit et il s’endormirait, dans la pièce du sous-sol tapissée de peaux de chat que Mr Hardy lui louait pour un dollar d’argent par mois. Bien sûr, il pourrait allumer sa lampe à graisse, la laisser brûler un moment, pour lire un livre ou une partie de livre… sa bibliothèque se composait surtout de fragments de bouquins dont le reste avait été détruit ou perdu. Il pourrait rendre visite au vieux Hardy et écouter l’émission du satellite.
Après tout, il avait lui-même adressé une requête à Dangerfield l’autre jour par l’émetteur installé dans les landes de West Richmond. Il avait demandé Good Rockin’ Tonight, un air ancien qu’il aimait parce qu’il lui rappelait son enfance. Il ignorait d’ailleurs si Dangerfield avait cette chanson parmi ses enregistrements, alors peut-être attendait-il en vain.
Tout en marchant, il se mit à chantonner les paroles :
Cela lui amenait les larmes aux yeux, de fredonner les vieilles chansons d’un monde qui n’existait plus. Tout a disparu, se disait-il, tout a été bluthgeldé à mort, comme on dit… et qu’est-ce qu’on a à la place ? Un rat qui joue de la flûte nasale… même pas, puisqu’il s’est fait écraser !
Il aimait aussi cette autre chanson qui parlait de l’homme au couteau ; il s’efforça de se rappeler la mélodie et les paroles. Un requin qui avait des dents, de jolies dents. C’était trop vague, il ne parvenait pas à s’en souvenir. Sa mère lui faisait jouer le disque. C’était un homme à la voix rocailleuse qui chantait, et c’était beau.
Je parie bien que le rat n’aurait pas pu le jouer ! Pas même au bout d’un million d’années. C’est presque de la musique sacrée. C’est notre passé, notre passé sacré que ne peuvent partager ni les animaux intelligents ni les humains anormaux. Le passé n’appartient qu’à nous, qui sommes des humains authentiques. Je voudrais bien (cette idée l’émut) faire comme Hoppy autrefois, me mettre en transe, mais pas pour voir en avant, comme lui… pour voir en arrière.
Si Hoppy est encore en vie, est-il capable de le faire ? A-t-il essayé ? Je me demande ce qu’il est devenu, ce précurseur. C’est ce qu’il était, un précurseur. Le premier phoco. Je parie bien qu’il s’en est sorti. Il est probablement passé dans le camp des Chinois quand ils ont débarqué au nord.
Je retournerais – imaginait-il – à ma première rencontre avec Jim Fergesson, quand je cherchais du boulot et que c’était encore difficile de se placer pour un Noir quand il s’agissait d’être en rapport avec le public. C’était ce qui distinguait Fergesson : il n’avait pas de préjugés. Je me souviens de cette journée. J’ai fait du porte-à-porte avec des casseroles en aluminium, puis j’ai eu un emploi chez les gens de l’Encyclopædia Britannica, mais c’était toujours du porte-à-porte. Bon Dieu ! se rendit-il soudain compte, mais c’est avec Fergesson que j’ai eu mon premier vrai boulot, parce que le porte-à-porte, cela ne peut pas compter !
Tout en pensant à Jim Fergesson – maintenant mort et disparu depuis des années, depuis l’impact de la bombe – il arriva dans San Pablo Avenue, avec ses quelques petites boutiques ouvertes çà et là, des baraques où on vendait de tout, depuis des portemanteaux jusqu’à du foin. L’une d’elles, pas très loin, était le siège social des PIÈGES HOMÉOSTATIQUES HARDY CONTRE LES BÊTES NUISIBLES. Il s’y rendit.
À son entrée, Mr Hardy leva les yeux. Il était assis au fond, à son établi de montage, entouré de pièces électroniques récupérées dans tous les coins de la Californie du Nord. Beaucoup de pièces provenaient des ruines de Livermore. Mr Hardy était en relations avec des fonctionnaires de l’État qui lui avaient permis de procéder à des fouilles dans les dépôts réservés.
En d’autres temps, Dean Hardy avait été l’ingénieur d’une station de radio d’Oakland. C’était un homme d’âge, mince, à la parole calme, qui portait encore un sweater et une cravate… Une cravate, c’était devenu une rareté ! Il avait les cheveux gris et frisés et rappelait à Stuart un Père Noël sans barbe, avec son expression de sévérité cocasse et son sens espiègle de l’humour. Quant au physique, il était petit et ne pesait que cinquante-quatre kilos. Mais il avait des accès de violence et Stuart le respectait. Hardy approchait de la soixantaine et sous bien des rapports il était devenu pour Stuart un symbole paternel. Le père réel de Stuart, mort depuis les années 70, avait été agent d’assurances ; c’était aussi un homme tranquille qui portait sweater et cravate, mais il n’avait pas les crises de fureur, la férocité de Hardy. En tout cas, Stuart n’en avait jamais vu de manifestations, à moins que sa mémoire n’en ait refoulé le souvenir.