— Je sais au fond de mon cœur que la bouche des hommes ne traduit pas toujours ce qui est dans leur âme – ja, je le sais depuis mon enfance ! Nombre de sépulcres blanchis célèbrent le Christ avec les lèvres pour Le crucifier ensuite avec les mains ! Mais quand viendra le Nouvel Âge, le Saint-Esprit guidera le Nouvel Homme vers la perfection de l’âme et de l’amour.
— Ja, doch, fit Dietrich. « Le Nouvel Âge. » Qui donc était censé annoncer son avènement, Charles d’Anjou ou Pierre d’Aragon ? J’ai oublié.
Ce Nouvel Âge avait été prophétisé par un autre Joachim, Joachim de Flore. Paris le considérait comme un imposteur et un prophète douteux, car ses disciples avaient annoncé le début du Nouvel Âge pour 1260, puis pour 1330, selon la façon dont tournait le vent politique dans les Deux-Siciles. Joachim de Flore enseignait en outre que saint François d’Assise était la réincarnation du Christ, hypothèse que Dietrich jugeait aussi impie qu’illogique.
— « Celui qui est né de la chair persécute celui qui est né selon l’Esprit[5] », cita approximativement Joachim. Oh ! nous avons quantité d’ennemis : le pape, l’empereur, les dominicains…
— J’aurais cru que le pape et l’empereur vous suffiraient, sans que vous ayez besoin de rajouter les dominicains.
Joachim rejeta la tête en arrière.
— Moquez-vous. L’Église visible, que Pierre a tant pervertie par ses impostures juives, a toujours persécuté l’Église pure, l’Église de l’esprit. Mais voici que Pierre s’efface, pour laisser la place à Jean le bien-aimé ! La Mort rôde sur terre ; les martyrs brûlent ! Le monde des pères bientôt sera remplacé par un monde de frères ! Déjà le pape est renversé, et l’empereur n’a plus d’empereur que le titre !
— Reste donc à régler le sort des dominicains, répliqua Dietrich d’une voix sarcastique.
Joachim baissa les bras.
— Les mots sont comme un voile jeté devant vos yeux. Vous subordonnez l’esprit à la nature, et Dieu Lui-même à la raison, et ainsi vous ne pouvez voir. Dieu n’est pas essence, Il est au-dessus de l’essence. Il est en tous lieux et en tous temps, dans des temps et des lieux que nous ne pouvons voir hormis en regardant en nous-mêmes. Il est toutes choses parce qu’en Lui se combinent toutes les perfections, d’une façon qui dépasse l’entendement. Mais lorsque nous voyons par-delà les limites de ces perfections concrètes que sont la « vie » et la « sagesse », alors ce qui reste, c’est Dieu.
— Ce qui ne semble guère transcender l’entendement et qui réduit Dieu à un simple residuum. Vous prêchez là une sorte de platonisme réchauffé.
Le visage du jeune homme se ferma.
— Je ne suis qu’un pauvre pécheur. Mais si je prie Dieu de me pardonner mes péchés, ne puis-je aussi intercéder auprès de Lui pour la rémission des vôtres ?
Il se pencha puis se releva, tenant à la main une baguette de coudrier qui était tombée du panier à herbes de Theresia. Les deux hommes se séparèrent sans ajouter un mot.
Dietrich était toujours troublé par ses rencontres avec les Krenken.
— C’est la fixité de leurs traits, avait-il confié à Manfred. Ils n’ont la capacité ni de sourire ni de se renfrogner, sans parler d’expressions plus subtiles ; et ils ne sont guère enclins à faire des gestes, ce qui leur confère une allure menaçante. Ils ressemblent à des statues qui auraient pris vie.
Cela correspondait précisément à l’une de ses terreurs d’enfant. Jamais il n’avait oublié le jour où, assis près de sa mère dans la cathédrale de Cologne, il avait cru que les statues dans leurs niches se mettaient à bouger, une illusion causée par les cierges à la flamme vacillante. S’il les fixait assez longtemps, avait-il songé, elles se mettraient en colère et sortiraient de leurs niches pour venir l’attraper.
Dietrich avait fini par conclure que ce n’était pas le Heinzelmännchen qui lui parlait, mais bien Kratzer qui s’exprimait par son entremise, et il s’était peu à peu contraint à considérer les propos de la tête parlante comme s’ils étaient émis par la sauterelle géante – ce qui n’enlevait rien au caractère merveilleux de la chose. Il s’ouvrit de cela à Kratzer, qui lui expliqua que la boîte concevait les mots comme des nombres.
— Un nombre peut s’exprimer comme un mot, répondit Dietrich. Ainsi, le mot eins désigne l’unité. Mais comment un mot peut-il s’exprimer en chiffres ? Ach… vous voulez parler d’une espèce de code. Les marchands et les agents de l’empire usent de tels chiffres pour rédiger leurs messages secrets.
Kratzer se pencha vers lui.
— Vous maîtrisez ce type de connaissance ?
— Les signes par lesquels nous désignons les êtres et les relations sont arbitraires. Les Français et les Italiens utilisent d’autres mots que nous, par exemple ; donc, la désignation d’un nombre n’est pas essentiellement différente. Mais comment fait le Heinzelmännchen pour… Ach ! je vois. Il effectue une sorte d’al-jabr sur son code.
Cette remarque l’amena à expliquer l’al-jabr, puis à s’étendre sur les Sarrasins.
— Bien, fit Kratzer au bout d’un temps. Mais ces nombres-ci ne s’écrivent qu’avec deux chiffres : zéro et un.
— Quelle piètre numération ! Il y a parfois plus d’un représentant d’une espèce donnée.
Kratzer se frictionna les bras.
— Écoutez ! Le… l’essence qui coule… le fluide ? Merci. Le fluide qui commande la tête parlante coule le long d’innombrables biefs. Un dit au Heinzelmännchen d’ouvrir une vanne afin que le fluide coule dans telle ou telle voie. Zéro lui dit de maintenir la vanne fermée.
La créature tambourina sur la table à un rythme saccadé, mais Dietrich était incapable d’en déduire son humeur. Chez un homme, il aurait conclu à un accès d’impatience ou de frustration. De toute évidence, Kratzer cherchait à lui communiquer certaines idées que la tête parlante était incapable d’articuler avec le pauvre vocabulaire qu’elle avait assimilé, de sorte que Dietrich devait extraire le sens de ses propos comme on démêle un écheveau.
Herr Gschert écoutait leur conversation depuis sa place habituelle, adossé au mur du fond. Il émit une série de bourdonnements et de cliquetis que la tête parlante capta grâce à l’automaton auquel Dietrich avait donné l’appellation grecque de mikrofoneh.
— Quel est l’usage de cette discussion ?
— Chaque savoir a un usage, répondit Kratzer.
Jugeant que cette remarque ne lui était pas adressée, Dietrich conserva un visage impassible – quoique l’absence d’expression exprimât peut-être quelque chose pour un peuple comme les Krenken. Le serviteur affecté à la tête parlante se tourna d’un iota et, bien que ses grands yeux à facettes ne parussent rien fixer de particulier, Dietrich eut l’étrange impression qu’il venait de le regarder pour jauger sa réaction. Ses lèvres supérieure et inférieure se collèrent l’une à l’autre puis se détachèrent, une mimique silencieuse dont le prêtre avait conclu qu’elle équivalait au rire chez les Krenken.
Je crois bien que j’ai vu sourire l’un de ces êtres. Cette idée surgie de nulle part lui procura un étrange réconfort.
— Le nombre deux est la plus petite unité de savoir, lui déclara Kratzer.