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— C’est ce que vous faites – question.

— Pas aussi souvent que l’ordonne le Seigneur ; mais, oui. Nous en retirons du mérite une fois au Ciel.

— Le Heinzelmännchen a-t-il bien interprété cela – question. Un être supérieur est venu du Ciel, il est devenu votre seigneur et vous a ordonné d’accomplir cette « charité ».

— Je ne le formulerais pas ainsi, mais…

— Alors tout se tient.

Dietrich attendit, mais Jean ne poursuivit point. Le silence se prolongea, devenant de plus en plus oppressant, et, alors qu’il se demandait si son visiteur ne s’était pas tout simplement éclipsé – les Krenken n’étaient guère enclins à la politesse quand il s’agissait de prendre congé –, celui-ci reprit la parole.

— Je vais vous dire une chose, quoiqu’elle montre notre faiblesse. Nous sommes un peuple mélangé. Certains d’entre nous appartiennent au navire, et son capitaine était leur Herr. Le capitaine est mort lors de l’accident et Gschert règne maintenant sur nous. D’autres forment une école de philosophes dont la tâche est d’étudier les nouvelles terres. Ce sont eux qui ont loué le navire. Kratzer n’est pas leur Herr, mais les autres philosophes l’autorisent à parler en leur nom.

— Primus inter pares, suggéra Dietrich. Le premier entre ses égaux.

— Ah. Expression fort utile. Je la lui répéterai. Le troisième groupe est composé de ceux qui voyagent afin de voir d’étranges et lointains spectacles, des lieux où ont vécu des personnes célèbres et où se sont produits de grands événements… Comment appelez-vous de tels gens ?

— Des pèlerins.

— Ah. Le navire devait visiter plusieurs endroits aimés des pèlerins avant de transporter les philosophes sur une terre récemment découverte. La compagnie propriétaire du navire et l’école des philosophes affirment toutes deux que de tels voyages dans l’inconnu sont parfois sans retour. « Cela s’est produit ; cela se produira encore. »

— Ja, doch, opina Dietrich. Du temps de mon père, des lettrés franciscains ont accompagné les frères Vivaldi en partance pour l’Inde, laquelle, à en croire la carte de Bacon, ne se trouvait qu’à une courte distance de l’Espagne, mais on ne les a plus revus après qu’ils eurent doublé le cap Bon.

— Alors la même phrase est dans votre tête : Un nouveau voyage est parfois sans retour. Mais dans la tête des pèlerins, il y a bien un retour, et si nous avons échoué à trouver le bon ciel, c’est peut-être à cause du… du « péché » de quelqu’un, diriez-vous. Ainsi donc, certains pèlerins attribuent notre échec au péché de Gschert, et parmi ceux qui appartiennent au navire, il en est qui disent qu’il n’est rien comparé à celui qui était capitaine. L’un de ceux qui se jugent plus forts que lui cherchera sans doute à le remplacer. Et, dans ce cas, Gschert décidera probablement de lever le cou, car dans ma tête est l’idée qu’il pense la même chose.

— C’est une grave décision que de renverser l’ordre établi, répliqua Dietrich, car qui sait si l’ordre nouveau ne sera pas encore pire ? Nous avons connu un tel soulèvement il y a douze ans. Une armée de paysans a ravagé la contrée, brûlant les châteaux et tuant les seigneurs, les prêtres et les juifs.

Et Dietrich se rappela, avec une acuité aussi soudaine qu’insoutenable, l’ivresse que l’on ressent en se découvrant partie de quelque chose de plus grand, de plus puissant et de plus juste que soi-même, l’assurance et l’arrogance que confère le nombre. Il se rappela les familles de nobles immolées dans leurs demeures ; les usuriers juifs remboursés par la corde et le bûcher. Il y avait un prêcheur parmi eux, un homme de quelque érudition, et il avait exhorté la meute avec les paroles de Jacques :

Alors, vous les riches, pleurez à grand bruit sur les malheurs qui vous attendent ! Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés des vers ; votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage ! Voyez le salaire des ouvriers qui ont fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur. Vous avez eu sur terre une vie de confort et de luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage[7] !

Et l’armée des Armleder – car ils se prenaient pour une armée, avec des capitaines autoproclamés et des brassards de cuir en guise d’uniformes –, suant, bavant, avides de pillage, reprenaient ses mots en écho dans un cri rauque, si bien que les dernières paroles qu’entendirent quantité de juifs et de riches seigneurs étaient souvent les suivantes : « Jour de carnage ! » Les châteaux en feu éclairaient la nuit, tant et si bien qu’on pouvait traverser la Rhénanie comme en plein jour. On pillait les caravanes de marchands, abandonnant au bord des routes chariots et cadavres. On criait haro sur le moindre colporteur, qui se voyait qualifié d’usurier juif cosmopolite et aussitôt massacré. Les bourgeois des villes franches se calfeutraient derrière leurs antiques murailles, regardant depuis les parapets leurs halls et leurs entrepôts qui brûlaient.

Mais les Burgen avaient résisté à cette piétaille indisciplinée, dont la rage s’était dissipée à l’idée du gibet qui l’attendait. Des citadelles de pierre avait déferlé un fleuve d’acier : Herren et chevaliers ; hommes d’armes, miliciens et conscrits ; lances, hallebardes et arbalètes, transperçant les chairs et fracassant les os. Messagers plus rapides que le plus rapide des lévriers. On voyait s’amonceler au bord des routes des armes de paysan : gourdins, couteaux et serpettes. Des chevaliers en cotte de mailles chargeaient des manants qui ne portaient même pas de chausses, laissant sur la chaussée un sillage de merde et de pisse, offrant à tous le spectacle de leurs génitoires quand ils se balançaient au bout d’une corde, décorant tous les arbres de l’Alsace et du Brisgau.

Dietrich prit conscience du silence.

— Ils ont été des milliers à périr, dit-il au Krenk d’une voix brusque.

La créature resta muette. On entendait grincer les poutres de l’église.

— Jean… ?

— Kratzer s’est trompé. Nos deux peuples sont très différents.

Sautant de solive en solive, il gagna le fond de l’église puis le clair-étage, où une fenêtre était grande ouverte.

— Attendez ! lança Dietrich. Que voulez-vous dire ?

La créature fit halte devant la fenêtre et se tourna vers lui.

— Vos paysans ont tué leurs seigneurs. Cela est… contre nature. Nous sommes comme nous sommes. Nous tenons cette phrase dans nos têtes des animaux qui étaient nos ancêtres.

Stupéfié par cette déclaration, Dietrich ne recouvra sa voix qu’avec difficulté.

— Vous… vous comptez des animaux parmi vos ancêtres ?

Il imagina d’horribles accouplements bestiaux. Des femmes couchant avec des chiens. Des hommes couvrant des ânesses. Qu’est-ce qui avait pu naître de ces unions ? Quelque chose d’indicible. De monstrueux.

— Dans les temps anciens, répondit le Krenk. Ils étaient semblables à vos abeilles en ce qu’ils pratiquaient la division du travail. Ils n’avaient pas de phrases dans leur tête pour leur donner leurs devoirs. Ces phrases étaient écrites dans les atomes de leur chair, des atomes que sires et dames transmettaient à leurs rejetons, et ainsi de suite jusqu’à nous, à l’issue d’une ère entière. C’est ainsi que chacun de nous connaît sa place dans la grande toile. « Il en a toujours été ainsi ; il en est toujours ainsi. »

Dietrich trembla. Tous les êtres désirent la fin qui leur est propre et progressent vers elle par nature. Ainsi, une pierre, qui est terre, progresse par nature vers la terre ; un homme, qui aime faire le bien, progresse par nature vers Dieu. Mais les appétits de l’animal sont déterminés par l’estimative, une puissance qui règne sur lui en despote, alors que, chez l’homme, ils sont mus par la puissance cognitive, qui les gouverne de façon policée. Ainsi donc, le mouton juge que le loup est son ennemi et le fuit sans réfléchir ; mais un homme peut décider de fuir ou de résister, en fonction de ce que suggère la raison. Et cependant, si les Krenken étaient assujettis à l’instinctus, l’appétit rationnel n’aurait pu exister en eux, car il va de soi qu’un appétit supérieur gouverne toujours un inférieur.

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7

Épître de Jacques, 5.1–5. (N.d.T.)