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— Il n’y a pas de milieu, répliqua Jean. Nos philosophes ont montré que…

— Peut-il y avoir une vague sans eau ? coupa Dietrich en s’esclaffant à nouveau.

— Très bien, fit Jean. Cela ressemble à une onde, mais c’est en fait composé de… de très petits corps.

— De corpuscules, souffla Dietrich. Mais si la lumière était composée de corpuscules – ce qui est une tout autre proposition que celle la définissant comme « une onde sans milieu » –, ceux-ci nous seraient perceptibles grâce au sens du toucher.

Jean fit mine de jeter quelque chose.

— On ne peut discuter semblable raisonnement.

Il se frotta les bras durant un long moment, mais la fourrure dont il était vêtu étouffa le bruit ainsi produit.

— Quand le Heinzelmännchen transmet « mouvement » et « esprit », les termes krenken que je capte peuvent différer des termes allemands que vous prononcez, reprit-il finalement. Pour moi, la pierre qui choit est en mouvement, mais pas le feu qui brûle. Lorsque je dis cela en pressant une certaine touche sur la tête parlante, je libère l’esprit des feux des barils de stockage et ainsi anime la matière. Je sais ce que j’ai dit, mais point ce que vous avez entendu. Avez-vous fini votre nettoyage ? Bien. Allons au presbytère nous mettre près du feu. Ici, pour moi, il fait trop froid.

Ils se dirigèrent vers le vestibule et, tandis que Dietrich enfilait son manteau et en relevait le col, le Krenk poursuivit :

— Mais vous avez énoncé une vérité. Le temps est bien inséparable du mouvement – la durée dépend du degré de mouvement – et le temps a un commencement et une fin. Nos philosophes ont conclu que le temps avait commencé lorsque ce monde et l’autre s’étaient touchés. (Il claqua des mains pour illustrer son propos.) C’était le commencement de toutes choses. Un jour, ils claqueront à nouveau, et tout recommencera.

Dietrich hocha la tête en signe d’assentiment.

— En effet, notre monde a commencé lorsqu’il a été touché par l’autre monde. Mais ce claquement n’est qu’une métaphore portant sur le pur esprit. Et, pour qu’une chose soit pressée, il faut qu’un actant la presse, car nul mouvement n’existe sans moteur. Comment pouvons-nous presser le temps ?

Jean ouvrit la porte de l’église et se tassa pour bondir vers le presbytère, si désireux était-il d’échapper au froid.

— Dites plutôt que le temps nous presse, répondit-il de façon énigmatique.

La coutume exigeait de Herr Manfred qu’il invitât certaines maisonnées à un banquet durant les fêtes de Noël, les sélectionnant dans les registres conformément aux préceptes du Weistümer. À Oberhochwald, ces maisonnées étaient au nombre de douze, en l’honneur des Apôtres. Les vilains possédant plusieurs demeures, tels Volkmar et Klaus, prenaient place à côté du seigneur avec leurs épouses et faisaient honneur à ses mets. Les jardiniers étaient également invités, mais ils apportaient leur linge de table, leurs assiettes et leurs tranchoirs.

Gunther disposa sur la table du fromage, de la bière, du porc à la moutarde, de la poularde, des saucisses et du pudding, ainsi qu’un bouillon de poule. Manfred avait prié le baron de Grosswald de nourrir ses sujets avec ses propres réserves. Mais les Krenken n’étaient guère enclins à la charitas, et Gschert servit surtout des plats allemands, les mets krenken étant réduits à la portion congrue. Dietrich attribua cela à l’égoïsme inné du baron.

Durant le banquet, Peter de Rheinhausen, le ménestrel de Manfred, chanta des extraits du Heldenbuch, notamment le passage où le roi Dietrich et ses compagnons attaquent la roseraie de Laurin, le nain perfide, afin de secourir la sœur de leur camarade Dietlib. L’un des apprentis de Peter jouait de la viole, l’autre du tambourin. Au bout d’un temps, Dietrich remarqua que leurs hôtes krenken faisaient cliqueter leurs mandibules en mesure. C’était grâce à des petits détails comme celui-ci que leur humanité s’imposait à lui, et il fit acte de contrition pour les avoir naguère considérés comme des bêtes.

Le repas fini, les paysans avaient toute latitude pour emporter chez eux les éventuels reliefs. Langermann avait apporté dans ce but une volumineuse besace.

— La table du Herr croulait sous les fruits de mon labeur, dit le jardinier à Dietrich en remarquant qu’il le regardait faire. Je ne fais que reprendre une partie de ce qui fut mien.

Vu sa paresse connue de tous, Nickel exagérait quelque peu, mais Dietrich ne pouvait lui reprocher de se montrer prévoyant.

Les serviteurs dégagèrent ensuite le centre de la salle pour que le bal puisse commencer. Dietrich remarqua que Krenken et Hochwalders se séparaient en deux groupes distincts, aussi peu miscibles que l’huile et l’eau. Certaines personnes, tel Volkmar Bauer, évitaient les créatures et leur lançaient des regards de colère et d’effroi mêlés.

Maître Peter entama une danse et les Hochwalders s’apparièrent : Volkmar et Klaus avec leurs épouses respectives, Eugen avec Kunigund, et ils exécutèrent les pas voulus tandis que les autres invités les regardaient près du feu.

Manfred se tourna vers les nobles Krenken qui se tenaient à ses côtés : Grosswald, Kratzer et Bergère, le maire des pèlerins.

— On raconte une étrange histoire à propos d’une danse de Noël au Schloss d’Althornberg, dit-il en agitant son gobelet de type Krautstrung, plus facile à tenir quand on forçait sur le vin. Pris de folie, certains danseurs chaussèrent des miches de pain en guise de sabots. Profaner ainsi le pain ne peut que déclencher la colère divine, aussi un orage ne tarda pas à éclater. Une servante tenta d’interrompre la danse, mais le seigneur d’Althornberg, qui considérait les coups de foudre comme des applaudissements divins, ordonna aux danseurs de ne pas l’écouter, et c’est alors qu’un éclair mit le feu au château. Seule la servante survécut au sinistre – et, à ce jour, on la voit encore errer sur les routes autour du Steinbis.

Dietrich enchaîna avec la légende du couvent de Titisee.

— Ce couvent n’acceptait que les belles héritières, qui vivaient de leurs richesses. Par une sombre et tempétueuse nuit, alors qu’elles s’enivraient ensemble, on entendit toquer à la porte et elles envoyèrent la plus jeune de leurs novices refouler l’intrus. Elle vit dans le judas un vieillard épuisé, aux cheveux blancs comme neige, qui demandait l’asile pour la nuit. Comme elle n’était pas encore corrompue, elle demanda à la mère abbesse de lui accorder l’hospitalité, mais cette dernière se contenta de boire un verre à sa santé avant de le chasser. Cette nuit-là, la pluie tomba si fort qu’elle engloutit la vallée, et toutes les femmes du couvent périrent noyées, excepté la jeune novice que le vieux pèlerin prit à bord de son bateau. Et c’est ainsi qu’apparut le lac de Titisee.

— Est-ce la vérité ? demanda Bergère.

— Doch, affirma Manfred d’un air grave. Et il y a deux façons de le prouver. Primo, on peut scruter les profondeurs du lac et y découvrir les tours du couvent englouti. Secundo, on peut plonger dans les profondeurs en question. Et si vous nagez « plus profond que jamais sonde n’atteignit[12] », vous entendrez sonner les cloches du couvent. Mais aucun de ceux qui ont accompli cette prouesse n’est revenu la raconter – car le lac de Titisee est sans fond.

Plus tard, Jean entraîna Dietrich à l’écart pour lui demander :

— Si personne n’est revenu de ce lac sans fond, comment sait-on que les cloches sonnent encore ?

Mais Dietrich se contenta de rire.

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12

La Tempête (1611–1612), acte III, scène 3, trad. Pierre Leyris, Garnier-Flammarion. (N.d.T.)