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— Hein ? fit Dietrich. Mais ce lingot représentait son paiement !

Jean agita le bras.

— Notre besoin est supérieur au sien. Le « cafard » qui vous accompagnait nous a dit où se trouvait son échoppe. Nous sommes allés là-bas durant la nuit pour récupérer le lingot.

— Mais c’est du vol !

— C’est de la survie. Les biens ne sont-ils pas répartis en fonction des besoins, ainsi que le dit votre livre ?

— Répartis, pas confisqués. Jean, l’arrogance naturelle de votre peuple vous égare. Dès que vous voyez une chose, vous la prenez si vous avez le pouvoir de la prendre.

— Si nous restons ici, nous mourrons. Comme la vie est le bien suprême, elle exige des efforts suprêmes ; œuvrer à notre départ est une tâche qu’on ne peut qualifier d’extravagante.

Dietrich sursauta.

— Mais la vie n’est qu’un bien corruptible, elle ne saurait donc être le bien suprême ; le bien suprême, c’est Dieu. Désirer les possessions d’autrui, c’est s’aimer soi-même plus que l’on aime son prochain, ce qui est contraire à la chantas.

Jean se contenta d’agiter le bras une nouvelle fois.

— Joachim vous a décrit avec exactitude, lâcha-t-il. (Se tournant vers le forgeron :) Lorenz, pouvez-vous tirer un fil de cuivre suffisamment fin ?

— Il faut moins de chaleur pour faire fondre le cuivre que le fer, répondit Lorenz. Le plus dur est d’ouvrager une filière assez fine. (Il sourit au Krenk impassible.) Ne vous inquiétez pas. Je me mettrai au travail dès que Vénus sera à l’ascendant.

— Vénus…

Jean leva un bras en signe d’incompréhension.

— Cette planète est favorable au travail du cuivre, répondit le forgeron, ce qui ne fit qu’accroître l’étonnement des Krenken. C’est parce que le cuivre est du bronze de Chypre, ajouta-t-il en guise d’explication.

Manfred donna son aval à l’entreprise avec une évidente répugnance, car il redoutait son succès davantage que son échec.

— Si les Krenken parviennent à réparer leur cogue, confia-t-il par la suite à Dietrich, ils partiront aussitôt, car je ne pense pas que Grosswald ait compris le serment qu’il a prononcé. Il s’en déliera dès qu’il y verra un intérêt.

— Ce en quoi il est fort différent d’un être humain, répliqua Dietrich.

Lorenz tira donc du fil de cuivre à partir du lingot et Gottfried le disposa sur une plaque reproduisant les motifs du « circuit ». Lorsqu’il touchait de sa baguette magique une bobine d’un métal gris terne, le métal coulait et gouttait sur le fil et sur le goujon, fixant l’un à l’autre en même temps qu’il se solidifiait. Les ferronniers utilisaient le plomb pour le même usage, mais ils devaient le chauffer pour liquéfier, et Dietrich ne vit aucun signe d’un quelconque feu. Gottfried l’autorisa à toucher sa baguette et il constata qu’elle n’était même pas tiède.

Ce travail exigeait une précision de joaillier, et, chaque fois que le résultat laissait à désirer, Gottfried giflait ses apprentis ou se querellait avec Jean. Le serviteur de l’essence était connu parmi les Krenken pour son caractère colérique.

Les Krenken s’inquiétaient de ce que le fil ne soit pas « revêtu », mais l’acception qu’ils donnaient à ce terme demeurait obscure aux yeux de Dietrich, à moins qu’ils ne l’aient employé faute de mieux. Lorsque le « circuit » fut enfin prêt, Gottfried l’éprouva à l’aide d’un des outils de sa ceinture, puis, après moult discussions avec Jean, Kratzer et le baron de Grosswald, se déclara satisfait.

Le lendemain, de minuscules flocons de neige flottaient dans l’air immobile. Le petit groupe se rassembla dans la cour du Burg. Emmitouflé dans ses fourrures, Gottfried se passa un harnais auquel était accroché l’appareil qu’il venait de fabriquer, bien à l’abri dans son sac protecteur. Wittich, son apprenti et souffre-douleur, devait emmener Lorenz à bord du navire. Le forgeron avait émis la requête d’observer la procédure et le baron de Grosswald y avait accédé, encouragé en cela par Herr Manfred.

Dietrich bénit leurs efforts par une prière, et Lorenz s’agenouilla sur les pavés glacials pour faire le signe de croix. Avant de monter en haut de la tour d’où les Krenken prendraient leur envol, il étreignit Dietrich et lui donna le baiser de paix.

— Priez pour moi, dit-il.

— Fermez les yeux tant que vous n’aurez pas posé les pieds sur la terre ferme.

— Ce n’est pas les hauteurs que je redoute, mais l’échec. Je n’ai rien d’un chaudronnier. Le fil est loin d’être aussi fin que le demandait Gottfried.

Dietrich resta au pied de la tour pendant que les autres s’engageaient dans l’étroit escalier à vis menant au parapet. Comme ils franchissaient le premier coude, les deux Krenken trébuchèrent sur les marches. Jean, qui était resté auprès de Dietrich, critiqua la médiocrité du tailleur de pierre.

— Bien au contraire, fit Dietrich. Ces pierres d’achoppement sont conçues pour gêner d’éventuels attaquants. Et l’orientation de la spirale a elle aussi son importance. Les intrus ne peuvent brandir leur épée de la main droite, alors que les défenseurs ont le champ libre pour frapper.

Jean secoua la tête, un geste qu’il avait appris de ses hôtes.

— Votre maladresse dissimule toujours une ruse. (Il pointa un doigt vers les hauteurs, sans toutefois lever la tête.) Ils s’en vont.

Dietrich regarda les Krenken s’éloigner jusqu’à ce qu’ils soient réduits à des points dans le ciel. Les sentinelles ne ratèrent pas leur envol, elles non plus, mais ce n’était pas le premier auquel elles assistaient et l’intérêt de la chose s’était émoussé. On avait même vu Max Schweitzer prendre son essor, quoique avec un succès mitigé.

— Blitzl n’est pas très optimiste, déclara Jean.

— Qui est Blitzl ?

Jean désigna les Krenken volants alors qu’ils disparaissaient dans les frondaisons.

— Gottfried. Nous appelons « Petits Éclairs » ceux qui pratiquent son art. Par temps d’orage, de grands traits de ce fluide ardent traversent notre ciel, et Gottfried travaille avec des versions mineures du même esprit.

— L’elektronikos !

Le visage d’un Krenk n’avait pas le pouvoir d’exprimer l’étonnement.

— Vous connaissez cela ? Mais vous n’avez rien dit !

— J’ai déduit son existence probable de principes philosophiques. Lorsque votre cogue s’est brisée, une grande onde d’elektronikos a déferlé sur le village, y créant beaucoup de confusion.

— Ce n’était qu’une toute petite onde, et vous pouvez en rendre grâce, lui dit Jean.

Ce ne fut pas sans difficulté qu’on reconstitua par la suite le cours des événements. Gottfried se trouvait dans une autre cabine du navire et ne vit pas ce qui se produisit. Peut-être Wittich avait-il aperçu un fil laissé pendant et souhaitait-il l’ajuster. Mais alors qu’il touchait le fil dévêtu, Gottfried ouvrit les vannes, envoyant l’elektronikos se déverser dans les canaux… et, comme tous les fluides, celui-ci chercha à gagner le niveau le moins élevé, par l’entremise de Wittich.

— Lorenz a empoigné le bras de Wittich pour l’arracher au fil, déclara Gottfried lors de l’enquête ordonnée par Manfred, et le fluide l’a parcouru à son tour.

Comme le vieux Pforzheimer, se dit Dietrich. Et Holzbrenner et son apprenti. Sauf que le fluide avait frappé avec plus de force, pareil à un torrent ravageant tout sur son passage. L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe ; que le vent passe, elle n’est plus.[13]

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13

Psaume 103.15–16. (N.d.T.)