— L’homme Lorenz ne savait donc pas ce qu’il lui arriverait quand il toucherait Wittich ? demanda Grosswald.
Comme ses gens étaient impliqués dans l’affaire, il participait à l’audience au même titre que Manfred et Thierry.
— Il a vu que Wittich souffrait, répondit Gottfried.
— Mais vous, vous saviez, insista Grosswald.
Le serviteur de l’essence leva les bras et tous virent les traces de brûlure sur ses mains.
— J’ai agi trop tard.
Le baron de Grosswald frotta lentement ses bras l’un contre l’autre.
— Ce n’est pas pour cela que je vous posais la question.
Après qu’on eut porté en terre le cadavre calciné de Lorenz, et que Dietrich eut donné à Wanda le peu de réconfort dont il était capable, Gregor vint au presbytère afin de lui présenter ses condoléances.
— Vous étiez très proches, tous les deux.
— C’était un homme bon et aimable, dit Dietrich, d’une conversation agréable même s’il faisant souvent preuve de retenue. Entre deux hommes qui se disent tout, il ne peut y avoir qu’une amitié de surface. Je suis sûr qu’il aurait voulu me confier bien des choses, mais qu’il préférait pour cela attendre le moment favorable. Maintenant, ce moment ne viendra jamais. Mais la plus durement touchée, c’est Wanda.
Gregor haussa les épaules.
— Elle l’aimait bien, mais tous deux vivaient comme frère et sœur.
— Ah bon ? Je l’ignorais. Enfin, saint Paul recommande ce genre de vie dans ses Épîtres.
— Oh ! elle n’était pas prête à faire vœu de célibat, pas tant que Klaus Müller serait dans les parages. Quant à Lorenz, il ne semblait pas très chaud pour entreprendre Wanda, et celle-ci avait tout d’une Walkyrie et intimidait bien des hommes.
— Klaus Müller et Frau Schmidt !
Gregor eut un sourire entendu.
— Pourquoi pas ? Croyez-vous que Hilde réchauffe le lit du meunier ?
Dietrich ne pouvait cacher sa stupéfaction. Les mœurs légères de Hildegarde Müller étaient connues de tous, mais jamais il n’aurait cru que Wanda, une femme plutôt quelconque, se poserait comme sa rivale. Il se rappela que, le lundi des Jupes, Lorenz avait comparé Klaus et Wanda aux deux meules d’un moulin. Le forgeron était-il au fait des infidélités de sa femme ? les avait-il tolérées ?
Frère Joachim apparut sur le seuil, le souffle court.
— Pasteur, on a besoin de vous à l’église !
Inquiet, Dietrich se leva d’un bond.
— Que se passe-t-il ?
— Gottfried le Krenk. (Les joues du jeune homme, rougies par le froid, semblaient brûler d’un feu intérieur ; ses yeux noirs étincelaient.) Oh ! jamais nom ne fut mieux choisi ! Il a embrassé le Christ et vous devez le baptiser.
Gottfried attendait près du baptistère, mais Dietrich commença par l’emmener dans la sacristie pour lui parler en privé.
— Pourquoi avez-vous choisi le baptême, ami sauterelle ? demanda-t-il.
Un sacrement n’est valide que si l’on comprend son sens. Le baptême est une question de volonté et non d’eau bénite.
— À cause de Lorenz le forgeron.
Gottfried frotta lentement ses avant-bras l’un contre l’autre, en un geste que Dietrich associait désormais à la réflexion, quoique le rythme des sons ainsi produits pût signifier l’irritation, la confusion ou un autre sentiment.
— Lorenz était un artisan comme moi, reprit Gottfried. Un homme de condition modeste, voué à obéir à ses supérieurs. « Dans la justice commandent les forts ; dans la justice se soumettent les faibles. »
— C’est ce que les Athéniens dirent aux Méliens, commenta Dietrich. Mais je pense que le mot « justice » ne signifie pas la même chose chez vous et chez nous. Manfred ne peut pas user de nous comme le baron de Grosswald use de vous. Il est limité par les lois et les coutumes de la seigneurie.
— Comment est-ce possible, si la justice est la volonté du seigneur ?
— Parce qu’il existe un Seigneur au-dessus de tous les autres. Manfred n’est notre seigneur que par la grâce de Dieu, ce qui signifie que sa volonté est subordonnée à la justice divine. Il nous est possible de désobéir à un seigneur félon, de ne pas respecter un ordre illicite.
Gottfried agrippa le bras de Dietrich, qui s’efforça de ne pas broncher à son contact rugueux.
— Justement ! Vos Herrenvolk ont des obligations envers leurs vassaux, les nôtres n’en ont aucune. Lorenz a donné sa vie pour sauver Wittich, et Wittich n’était qu’un… Un être qui accomplit les corvées nécessaires, sans posséder les talents d’un artisan.
— Un jardinier. Mais si Lorenz a vu que Wittich souffrait, il a naturellement cherché à l’aider.
— Mais, chez nous, il n’est pas naturel pour le supérieur de venir en aide à l’inférieur. Jamais un artisan n’aiderait un simple jardinier ; sauf si… Sauf si votre charitas lui servait de moteur.
— Pour être juste, précisa Dietrich, Lorenz ne savait pas que sa vie était en danger.
— Si, répliqua Gottfried en desserrant son étreinte. Il le savait. Je l’avais averti qu’il ne devait pas toucher les fils quand ils seraient animés. Je lui avais dit que le fluide le frapperait comme la foudre. C’est pour cela qu’il savait que Wittich courait un danger. Mais il n’a pas pensé un instant à le regarder mourir sans rien faire.
Dietrich examina le Krenk.
— Vous non plus, dit-il au bout d’un temps.
Gottfried agita le bras.
— Je suis un Krenk. Pouvais-je faire moins que l’un des vôtres ?
— Remontrez-moi vos mains.
Dietrich saisit les poignets de Gottfried et lui tourna les paumes vers le ciel. Les mains d’un Krenk ne ressemblaient pas à celles d’un être homme. Leurs six doigts étaient opposables les uns aux autres et d’une longueur disproportionnée à la paume, qui ne semblait pas plus grosse qu’un thaler d’or. Le passage du fluide de feu avait laissé sur chacune d’elles une marque que le chirurgien krenk avait badigeonnée avec une sorte d’onguent.
Gottfried se dégagea vivement et fit claquer ses lèvres latérales.
— Vous doutez de ma parole ?
— Non, dit Dietrich, auquel ces marques rappelaient les stigmates. Avez-vous dans votre cœur l’amour du Seigneur ? demanda-t-il d’une voix brusque.
Gottfried acquiesça à la manière humaine.
— Si mes actes démontrent cet amour du prochain, c’est que je l’ai dans ma tête, non ?
— « C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez[14] », cita Dietrich, pensant à Lorenz mais aussi à Gottfried. Rejetez-vous Satan, ses pompes et ses œuvres ?
— Qui est ce Satan ?
— Le Tentateur. Celui dont les murmures nous font préférer l’amour de soi-même à l’amour du prochain, celui qui cherche à nous détourner du bien.
Gottfried écouta attentivement la traduction du Heinzelmännchen.
— Si, lorsque je suis battu, je parle dans ma tête – je pense – de battre un autre. Si, lorsqu’on me prend un bien, je pense à en prendre un à autrui pour le remplacer. Si, lorsque je prends du plaisir, c’est sans le consentement d’autrui. Est-ce cela que vous signifiez ?
— Oui. C’est Satan qui prononce ces phrases-là. Nous devons toujours chercher le bien, sans jamais user de mauvais moyens pour parvenir à nos fins. Lorsque notre prochain fait le mal, nous ne devons pas faire le mal en retour.
— Ce sont là de dures paroles, surtout pour des êtres comme lui.
Toutes les voix issues du Heinzelmännchen étaient identiques, mais ce fut Jean que découvrit Dietrich lorsqu’il se tourna vers le seuil.