— Béni soit le nom du Seigneur ! s’écria Joachim.
D’un geste, Dietrich lui fit signe de se taire.
— Toute autorité est « au-dessous de Dieu », dit-il à Bergère, sinon l’autorité serait sans limites et la justice dépendrait de la seule volonté du Herr. Mais poursuivez, je vous prie.
— Maintenant, il y a discorde parmi nous. Les mots courent dans tous les sens, comme des sauteurs jaillissant des lèvres vives, plutôt que de couler dans les canaux établis reliant parleurs et écouteurs. Comme vous ne pouvez imaginer… la célébration-dans-la-tête… de celui qui travaille comme le veut sa condition, qui touche de toutes parts la Grande Toile, en haut, en bas et sur les côtés, vous ne connaissez pas davantage l’absence-en-nous quand la Toile est rompue. Kratzer compare cela à la faim, mais la faim est une petite chose… (elle marqua une pause pour émettre un léger bourdonnement) que l’on supporte sans peine jusqu’à ce qu’elle devienne insupportable. Mais cette absence est comme de se trouver sur la berge d’une rivière en crue, avec… avec votre mot époux… avec vos époux coincés sur l’autre berge.
— Chagrin, souffla Joachim. Le mot que vous cherchez est « chagrin ».
— Doch ? Chagrin, donc.
Gregor, le tailleur de pierre, s’était approché d’eux et, en entendant ce que venait de dire Joachim, fit remarquer :
— Ils éprouvent du chagrin ? Ils ne le montrent guère.
— Nous avons du chagrin quand la Toile se rompt, dit Bergère, et nous plongerions dans la rivière en crue pour la restaurer. Nous avons du chagrin pour la terre nourricière – vous dites Heimat – et… et pour son manger.
— Mais il y a désormais des hérésies parmi vous, devina Dietrich. Grosswald dit une chose ; Jean en dit une autre. Et peut-être que vous en dites une troisième, suggéra-t-il.
Bergère leva le masque qui lui servait de visage.
— Jean va à l’encontre des mots de Gschert, mais Gschert est en faute parce qu’il ne prononce pas ces mots. Gschert dit que moi aussi, je défie l’ordre naturel des choses, et tous veulent me frapper pour ce péché. Mais Gschert et Jean, qui sont en discorde, ont peut-être tort tous les deux.
— Ceux qui cherchent le juste milieu sont souvent attaqués sur deux fronts, fit remarquer Gregor. Il ne faut pas faire paître son troupeau entre deux armées.
— La discorde est chose grave, dit Dietrich. Nous devons nous efforcer de rechercher la concorde.
Joachim éclata de rire.
— « Je ne suis pas venu apporter la concorde, mais bien la discorde », cita-t-il. « Oui, je suis venu séparer l’épouse de son mari, les enfants de leurs parents[15]. » À force de jouer avec les mots, les philosophes perdent leur sens de vue, alors qu’il demeure inscrit dans le cœur.
— Encore un exemple de discorde, dit Gregor d’une voix douce.
Dietrich s’adressa à Bergère.
— Dites à vos semblables que quiconque se réfugiera dans l’église, ou à la cour de Manfred, ne pourra être attaqué, car la Paix de Dieu veut que les guerriers épargnent les femmes et les enfants, les manants, les marchands, les artisans et les animaux, ainsi que tout édifice public ou religieux, et la loi comme la coutume leur interdisent de frapper dans une église et à la cour d’un seigneur.
— Et cette Paix est-elle respectée ?
— Les hommes sont violents par nature, ma dame. Cette Paix n’est qu’un crible, qui laisse hélas passer bien des choses – moins toutefois que si elle n’était point là.
— Une maison-où-nul-coup-n’est-porté… dit Bergère d’une façon suggérant le cynisme ou le regret. Nouvelle pensée. Cet édifice sera bientôt bondé.
Dietrich demanda à Thierry de mettre un terme aux hostilités, mais le bailli par intérim s’y refusa.
— Je n’ai ici qu’une garnison réduite, expliqua-t-il. Cinq chevaliers, huit sentinelles, deux plantons et un guetteur. Je ne vais pas leur demander de gaspiller leurs forces pour pacifier ces… ces créatures.
— Pourquoi êtes-vous resté ici, sire, sinon pour maintenir l’ordre ? lança Dietrich.
Quand il s’agissait d’impertinence, Thierry se montrait moins patient que Manfred.
— Von Falkenstein n’est pas homme à rester oisif quand il subit une attaque, et, s’il n’est en mesure de frapper ni Fribourg ni Vienne, il est parfaitement capable de ravager le Hochwald. Je dois pouvoir compter sur tous mes hommes en cas d’attaque, et tous doivent rester valides et sur le qui-vive. J’accorderai le droit d’asile à tout Krenk qui le demandera, mais je ne me mêlerai pas de leurs querelles. Cela relève de la responsabilité de Grosswald et je ne souhaite pas m’interposer entre ses vassaux et lui.
Mécontent de cette décision, Dietrich emprunta un cheval aux écuries et partit pour Falkenstein, espérant bien obtenir une intervention de Manfred. Si pressé fut-il, il n’en négocia pas moins avec prudence la route en lacets sur les flancs du Katharinaberg, puis le défilé encombré de fourrés et autres obstacles. Il chevauchait encore à l’ombre de ses falaises lorsqu’il entendit un coup de tonnerre assourdi et vit un plumet de fumée noire à l’autre bout de la vallée.
Il arriva à Falkenstein après none, l’esprit anxieux plutôt que le corps moulu, et chercha la bannière de Hochwald dans un campement où semblait régner la confusion la plus totale. Les blasons claquaient de tous côtés tels des fanions accrochés à un arbre un jour de fête. Ici, l’aigle à deux têtes des Habsbourg ; là, l’écharpe dorée du margrave et la barre rouge et blanc d’Urach. Un peu plus loin, chacun à son bastion : les emblèmes des tisserands, des orfèvres et des autres guildes de Fribourg. Von Falkenstein avait grandement méjugé la patience de ces dernières. Artisans et boutiquiers s’étaient enfin résolus à éliminer la nuisance qu’il représentait.
Des cris de réjouissances montaient des assaillants, et Dietrich en comprit la cause lorsqu’il entra dans le campement. Les portes du Burg Falkenstein étaient grandes ouvertes et ses murailles effondrées en partie, comme si Sigenot les avait frappées de son gourdin. On entendait l’écho atténué des cris des soldats et du choc de leurs armes. La pâte à tonnerre des Krenken avait ouvert une brèche dans le Schloss, mais elle était fort étroite et cette « trouée du danger » pouvait être tenue indéfiniment. En fait, le tas de pierres qu’on entrevoyait derrière elle s’était enrichi d’armures et de caparaçons.
Dietrich aperçut enfin les tentes de Hochwald, mais le pavillon du Herr était désert, son valet invisible. L’honneur exigeait de Manfred qu’il se batte dans la trouée du danger, et peut-être gisait-il déjà parmi les cadavres étincelants. Dietrich décida de l’attendre dans le pavillon et s’assit sur un divan de style turc.
Alors que le soir laissait place à la nuit, les bruits de bataille s’estompèrent, signe que les défenseurs les plus acharnés avaient été occis ou faits prisonniers. Comme les armes et les armures allaient au vainqueur, les chevaliers luttaient jusqu’à la mort, moins par amour de leur suzerain que par souci d’échapper à la honte et à la misère. Les assaillants regagnèrent peu à peu le campement, escortant les captifs qui leur rapporteraient bientôt rançon et convoyant les fruits de plusieurs années de pillages et de larcins.