La nouvelle lune venait de se lever et, entre deux brèves périodes d’assoupissement, Dietrich regardait Orion et ses chiens en train de chasser Jupiter. Lassés de la chasse, ils sombraient à présent derrière les hauteurs de Breitnau, et l’Étoile du Chien, la plus brillante de toutes, était comme un point jaune fiché au-dessus de la crête. Dietrich avait lu Ptolémée dans le quadrivium de Paris, et il écrivait que l’Étoile du Chien était rouge. Peut-être que le Grec s’était trompé, à moins qu’il ne s’agisse d’une erreur de copie ; mais Jean affirmait que les étoiles pouvaient changer, et Dietrich se demandait si cela attestait le caractère corruptible des cieux.
Il secoua la tête. À en croire Virgile, l’Étoile du Chien annonçait la mort et la maladie. Dietrich garda les yeux fixés sur elle jusqu’à ce qu’elle ait disparu derrière l’horizon, ou jusqu’à ce qu’il se soit rendormi.
XV
Mars 1349
Mercredi des Cendres, sexte
Dietrich traversa les soles de printemps pour regagner le village et fut surpris d’y découvrir serfs et vilains occupés aux travaux des champs. Certains le saluèrent ; d’autres s’appuyèrent sur leur pelle pour le regarder passer. Herwyg le Borgne, qui travaillait un sillon près de la route, le pria de bénir sa parcelle, ce qu’il fit pour la forme.
— Quelles nouvelles des Krenken ? demanda-t-il à son métayer.
Du village montaient le fracas du marteau dans la forge et le fumet du pain dans le four banal.
— Aucune depuis hier, quand ils ont fini par se calmer. La plupart d’entre eux se cachent dans l’église. (Herwyg s’esclaffa.) Les sermons du moine sont moins pénibles que les horions, je suppose.
— Donc, on n’a rien fait aux Krenken qui sont partis guerroyer avec le Herr ?
L’autre haussa les épaules.
— Ils ne sont pas encore revenus.
Dietrich gagna Sainte-Catherine, où il trouva une vingtaine de Krenken dans la nef. Certains étaient debout, d’autres avaient adopté la position accroupie qui leur était familière. Trois d’entre eux étaient perchés sur les solives. Joachim était en chaire, et un Krenk plutôt massif traduisait ses propos pour le bénéfice de ses congénères qui ne disposaient pas de harnais crânien.
— Où est Jean ? lança Dietrich dans le silence qui accueillit son arrivée.
Joachim secoua la tête.
— Je ne l’ai pas vu depuis le départ de l’armée.
L’un des Krenken accroupis se mit à bourdonner et l’interprète déclara via le mikrofoneh :
— Beatice demande si Jean est toujours vivant. C’est pour elle une question importante, ajouta-t-il avec un sourire à la mode krenk.
— Son groupe s’est conduit vaillamment au cours de la bataille, lui répondit Dietrich. L’un de ses membres a péri et Jean l’a vengé de façon très chrétienne. Veuillez m’excuser, mais je dois le retrouver.
Il faisait déjà demi-tour lorsque Joachim lui lança :
— Dietrich !
— Quoi donc ?
— Lequel d’entre eux est mort ?
— Le dénommé Gerd.
Une fois traduite, cette annonce causa moult cliquetis et bourdonnements. L’un des Krenken se frotta les bras l’un contre l’autre, à coups violents et répétés. D’autres se tournèrent vers lui d’un air hésitant, comme pour lui taper sur l’épaule afin d’attirer son attention. Joachim descendit de sa chaire et entreprit d’imiter leur gestuelle.
— Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés[16], déclara-t-il. Le chagrin est fugace mais la joie est éternelle dans la présence du Seigneur.
Dietrich sortit, remonta en selle et tira sur les rênes.
— En avant, brave bête, j’ai besoin de toi une dernière fois.
Il talonna sa monture et prit la direction de Grosswald, projetant des gerbes de bouc le long de la route du Bärental.
Il trouva Jean à bord du navire. Les quatre Krenken étaient massés dans une minuscule cabine du niveau inférieur, aux cloisons bordées de boîtes métalliques. Lesdites cloisons étaient calcinées, ce qui n’avait rien de surprenant. Chaque boîte présentait plusieurs rangées d’ouvertures vitrées derrière lesquelles brûlaient des feux ardents – tantôt d’un rouge vif, tantôt d’un bleu terne. Certains changèrent de couleur sous les yeux de Dietrich. Là où ils étaient absents, les boîtes portaient les traces de l’incendie qui avait ravagé le navire. L’une d’elles était totalement détruite, ses parois fêlées et distordues, et Dietrich voyait sans peine les fils et autres objets qu’elle recelait. C’était sur elle que Jean s’affairait avec sa baguette magique.
Il avait dû faire un geste, car les Krenken se tournèrent soudain vers lui. Ainsi qu’il l’avait appris, l’œil krenk était particulièrement sensible au mouvement. Lorsqu’il attrapa son harnais crânien dans sa bourse, Jean le rejoignit d’un bond pour lui prendre le mikrofoneh des mains. Puis, l’agrippant par le poignet, il l’entraîna dans l’escalier pour gagner avec lui le niveau où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Une fois là, il activa les « parleurs ».
— Gschert contrôle les ondes-sans-milieu, dit le Krenk, mais cette tête ne parle que dans cette salle. Comment avez-vous su que vous nous trouveriez ici ?
— Vous aviez quitté Falkenstein et personne ne vous avait vus au village. Où auriez-vous pu aller ?
— Alors Gschert ne sait encore rien. Nous avons compris qu’il y avait un problème en voyant que les canaux privés étaient placés sous interdit. Et nous devions inhumer Gerd puis installer le fil. (Il eut un geste du bras.) Il fait froid ici, mais… je comprends désormais ce que votre peuple entend par « sacrifice ». Vous êtes allé sur le champ de bataille ?
— Vos compatriotes se querellaient à propos de votre action et j’ai cru bon de vous en avertir. Je redoutais de vous voir jeter en prison, ou pire encore. (Il hésita.) Le Herr m’a dit que vous aviez pardonné à l’homme qui avait tué Gerd.
Nouveau geste du bras.
— C’est le fil qui nous était utile, pas son trépas. Comme il a été tréfilé par un vrai chaudronnier, peut-être sera-t-il à la hauteur de la tâche. Le bienheureux Lorenz n’est pas en faute. Le cuivre n’était pas son devoir. Venez, retournons en bas. Rappelez-vous : seul Gottfried est totalement acquis à notre cause. Friedrich et Mechtilde nous ont rejoints par peur de l’alchimiste, pas par amour de leur prochain.
Dietrich observa un moment les quatre Krenken tandis qu’ils attachaient des fils et les touchaient avec divers talismans – les bénissaient avec des reliques, peut-être ? Ils semblèrent se disputer à deux ou trois reprises et consultèrent des manuscrits décrivant le « circuit elektronik ». Il s’efforça d’identifier la dénommée Mechtilde, de toute évidence un Krenk de sexe féminin, mais, en dépit d’un examen approfondi, ne put la distinguer des autres créatures.
Comme il s’ennuyait un peu, il s’aventura dans le navire et se retrouva dans la cabine que Kratzer avait naguère qualifiée de poste de pilotage, bien qu’on n’y trouvât aucun hublot ouvert sur l’extérieur, rien que des panneaux de verre opaque dont certains noircis par la suie. L’un d’eux s’anima soudain, et il entendit des voix krenken grésiller dans les niveaux inférieurs.
Au centre de la cabine se trouvait le trône rembourré du capitaine, depuis lequel il avait jadis lancé des ordres à ses lieutenants. Dietrich se demanda quel cours auraient suivi les événements s’il avait survécu. Sans doute n’aurait-il pas connu un échec aussi lamentable que celui de Gschert. Toutefois, étant plus compétent que ce dernier, et doué de surcroît du tempérament colérique propre à son espèce, n’aurait-il pas choisi d’éliminer tout risque de découverte en éliminant les gens susceptibles de les découvrir ?