— Un long voyage commence par un petit bond.
Après un temps d’hésitation, Friedrich baissa son arme. Il fit un autre commentaire, mais Jean n’y répondit point.
Soudain, Gottfried apparut sur le seuil du navire et rejoignit d’un bond leur petit groupe. Il avait coiffé son harnais crânien.
— J’aurais dû vous demander de bénir l’engin de torsion, mon père. Peut-être ne manquait-il que cela.
Jean lui posa une main sur le bras.
— Il s’en est fallu de peu, dit-il.
— Bwa ! fit Gottfried. C’est ce qu’a dit le chasseur au Saut-du-Cerf.
Puis il sauta sur l’un des barils derrière lesquels ils s’abritaient et, ouvrant tout grands les bras, s’écria :
— Ceci est mon corps !
Jean le plaqua au sol un instant avant qu’un essaim de projectiles ne fende l’air.
— Les imbéciles, dit-il. S’ils endommagent la coque, le navire ne pourra plus jamais voguer. Nous devons… Nous devons… (Son corps émit un bruit rappelant celui d’un concertina comme il évacuait l’air par ses nombreux évents.) Ach. Quand reviendront les jours de chaleur ?
— L’été revient toujours, dit Dietrich, qui ajouta à l’intention de Gottfried : Vous ne devez pas céder au désespoir ni renoncer à la vie à cause d’un échec.
— Ce n’était pas un acte de désespoir, mais un acte d’espoir, répliqua Jean, qui avait surmonté son bref accès de panique. Nous devons nous défaire de Herr Gschert.
— Cela vous est plus facile qu’à nous, lui dit Gottfried. Vous servez Kratzer alors que nous avons prêté serment au maître du navire. Mais, quoique je sois peiné de l’abattre, cela doit être fait.
— Qui est avec lui ?
— Bwa ! Selon toute évidence, ils sont tous là hormis Zachary.
Dietrich assista alors à un lent et étrange combat. Habitué qu’il était aux joutes et aux mêlées, il ne manqua pas d’être surpris, car les combattants observaient une immobilité absolue durant de longues périodes. Ses compagnons tapis derrière les barils lui évoquaient des statues, mais des statues animées de mouvements imperceptibles. Chaque fois qu’il jetait un regard à Jean, le serviteur de la tête parlante avait adopté une nouvelle position. Un tel mode de combat, se dit-il, était adapté à la perfection à des êtres dont les yeux réagissaient au mouvement, car une parfaite immobilité les rendait pratiquement invisibles. D’un autre côté, cela les mettait en danger lorsqu’ils affrontaient la charge de l’ennemi. Si les forces de Gschert et celles de Manfred avaient livré bataille le jour de la kermesse, chacun des deux antagonistes aurait été également vulnérable. Car si l’immobilité peut être fatale lorsque l’adversaire est rapide, la rapidité l’est tout autant lorsqu’on a affaire à un ennemi captant le moindre mouvement.
De temps à autre, le fracas d’un pot-de-fer signalait qu’un belligérant venait de commettre une erreur, et les Krenken se montraient alors capables de célérité. Les balles ricochaient sur les barils, éraflaient les branches des arbres. Jean et ses camarades se déployaient au maximum avant de tirer. Le frémissement d’un buisson, le craquement d’une brindille, prouvaient que les hommes de Gschert en faisaient autant. De plus en plus énervé par cette tension, Dietrich appelait de ses vœux une explosion de rage.
Un frisson de terreur le parcourut lorsqu’il découvrit qu’un Krenk avait fait son apparition dans la clairière. Aussi immobile qu’un arbre ou un rocher, il se tenait accroupi près de la table entourée de chaises où, naguère, ses congénères savouraient un rafraîchissement lorsque le temps était au beau. Par quelle série d’imperceptibles étapes il avait gagné cette position, Dietrich n’aurait su le dire, et, lorsqu’il se tourna de nouveau vers lui, il s’était évanoui.
Jetant un regard sur sa gauche, il découvrit un Krenk qui lui était inconnu. Il poussa un cri de surprise, et sans doute se serait-il redressé d’un bond, signant par là même son arrêt de mort, si Jean ne l’avait pas agrippé par l’épaule.
— Beatke est avec nous, dit-il en échangeant avec la nouvelle venue une caresse sur le genou.
La forêt semblait envahie de sauterelles, car l’affrontement était aussi verbal, même si Dietrich n’entendait que les diatribes transmises par le Heinzelmännchen. Les propos de Gschert, qui en appelaient à l’appétit d’obéissance inné des hérétiques, étaient aussi alléchants qu’un pot de miel présenté à un homme pratiquant le jeûne.
— Vous avez usé de votre puissance jusqu’à outrepasser la justice, Gschert, lui lança Jean. Si nous sommes nés pour servir, et vous pour commander, alors vous devez commander pour le bien de tous. Ce n’est pas notre place au sein de la Toile que nous nions, c’est la vôtre.
Un autre Krenk équipé d’un harnais crânien, que Dietrich ne put identifier, enchaîna :
— Nous qui travaillons serons entendus. Vous dites « faites ceci » et « faites cela », mais vous ne faites rien vous-même. Vous prenez vos aises sur le dos d’autrui.
Soudain, Dietrich constata que plus d’une douzaine de Krenken s’étaient rangés aux côtés de Jean. Si aucun d’eux ne disposait d’un pot-de-fer, ils étaient armés de quantité d’outils et d’instruments variés. Ils étaient perchés sur les arbres et les rochers entourant la clairière.
— Mais Bergère a comparé l’obéissance à une faim, dit-il.
Sa remarque fut transmise sur le canal public et quelqu’un – il ignorait qui cela pouvait être – répondit :
— En effet, mais même un homme affamé peut frapper celui qui lui sert un mets avarié.
Ces mots déclenchèrent une série de craquètements féroces du côté de la clairière où il se trouvait. Tout autour de lui se dressaient des statues qui altéraient leur posture à chacun de ses regards, et, soudain, il se retrouva petit garçon aux côtés de sa mère dans la cathédrale de Cologne, et il vit les gargouilles et les saints à la mine sévère se tourner lentement vers lui. Les Armleder étaient de retour, ressuscités parmi les Krenken.
Il ne faut pas faire paître son troupeau entre deux armées, avait dit Gregor Mauer.
Quittant son abri d’un bond, Dietrich courut se planter au centre de la clairière séparant les deux factions.
— Arrêtez ! s’écria-t-il, s’attendant d’un instant à l’autre à être lapidé par les projectiles des pots-de-fer. (Il leva les bras.) Au nom de Jésus-Christ, je vous ordonne de déposer les armes !
À sa grande surprise, personne ne tira sur lui. Il y eut un moment de silence durant lequel nul ne bougea. Puis un premier Krenk sortit de sa cachette, imité par un deuxième.
— Vous me faites honte, Dietrich d’Oberhochwald, dit Jean en rejetant la tête en arrière.
Puis il laissa choir son pot-de-fer. Gschert émergea alors de la forêt.
— Vous êtes dans le vrai, dit-il. Cette question est à régler entre nous deux, et elle se réglera à la gorge.
Il s’avança et Jean, après avoir échangé avec Beatke une nouvelle caresse, bondit dans la clairière pour aller à sa rencontre.
— Qu’entend-il par « à la gorge » ? demanda Dietrich.
— En vérité, dit Gschert, il est juste que nous retrouvions les us de nos ancêtres après avoir fait naufrage sur un monde comme celui-ci.
Il se dévêtit, laissant choir dans la boue sa chemise et son écharpe, aussi usées et fanées l’une que l’autre, et il se dressa, frissonnant, dans l’après-midi de mars.
Jean se tenait près de Dietrich.
— Rappelez-vous, lui dit-il, que la mort d’un seul homme est préférable à la mort de tout un peuple, et que si cela doit restaurer la concorde… (Puis il ajouta à l’intention de Gschert :) Ceci est mon corps donné pour tous[17].