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Réponse à la deuxième objection : Le Canon Episcopi déclare que les sorcières ne volent pas pour se rendre au sabbat, excepté dans les rêves induits par la belladone et autres herbes nocives, et que c’est péché de croire le contraire. Par conséquent, mes accusateurs sont dans l’erreur lorsqu’ils affirment que mes visiteurs volent en usant de moyens surnaturels. S’il est possible de voler, cela ne se fera que par la volonté de Dieu ou grâce au talent d’artisans ingénieux.

Réponse à la troisième objection : Les démons ne supportent pas le contact de l’eau bénite. Mais l’eau du baptême ne leur a causé aucune gêne, en particulier celui qui a pris le nom de Johannes. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un démon.

Ainsi réfuté-je mes accusateurs. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.[18] » J’ai aidé des voyageurs égarés et affamés, grièvement blessés pour certains, lorsqu’ils sont arrivés ici l’été dernier : Certes, frère Joachim les trouve fort laids et les qualifie de démons, en dépit des maux mortels qui les affligent, mais ce sont bel et bien des mortels. Ils viennent d’une contrée lointaine dont les habitants ont naturellement une apparence qui diffère de la nôtre ; mais si le pape Clément, comme le déclare sa bulle prodigieusement rationnelle, peut ouvrir aux juifs les portes de son palais d’Avignon, alors un humble prêtre peut bien abriter des voyageurs sans défense, quelles que soient la couleur de leur peau et la forme de leurs yeux.

Que le Christ soit avec nous en cet an de grâce 1349. Rédigé de ma propre main à Oberhochwald, dans le margraviat de Bade, le jour de la commémoraison de saint Grégoire de Nazianze.

Dietrich

— Un homme remarquable, dit Tom en repliant les feuillets.

— Oui, fit doucement Judy. J’aurais aimé le connaître. Mes parents étaient aussi des « voyageurs sans défense ». Ils ont passé trois ans sur un bateau avant que leur « pasteur Dietrich » leur trouve une maison.

— Oh. Je suis désolé.

Elle haussa les épaules.

— C’était il y a longtemps et je suis née ici. Une histoire américaine.

Il tapota les feuillets du bout des doigts.

— D’un autre côté, ce frère Joachim m’a l’air d’un fanatique, vu la façon dont il dénonce Dietrich à l’Inquisition et traite ces gens de démons.

— Dietrich ignorait peut-être l’identité de ses accusateurs.

— L’Inquisition acceptait les dénonciations anonymes ? Ça lui ressemble bien.

— En fait…

Tom pencha la tête sur le côté.

— Oui ?

— Au tout début, les accusateurs tombaient comme des mouches – tués par les hérétiques –, si bien qu’on leur a promis l’anonymat, tout en châtiant sévèrement les faux témoignages.

Il tiqua.

— L’Inquisition respectait des règles ?

— Oh ! oui. Des règles bien plus strictes que celles des tribunaux royaux, par exemple. Après avoir bouclé leur dossier, les Inquisiteurs en rédigeaient un abrégé où toutes les parties étaient désignées par des pseudonymes latins, pour le présenter ensuite à un groupe d’hommes choisis pour leur bonne réputation au sein de la communauté – les boni viri ou prud’hommes –, qui l’examinaient sans préjugé. Nous connaissons des cas où l’accusé a volontairement commis un blasphème pour que son procès soit instruit par l’Inquisition plutôt que par la cour.

— Mais ils torturaient les accusés, n’est-ce pas ?

— Uniquement pour obtenir des aveux. Mais, à cette époque, tout le monde pratiquait la question. Lorsque les tribunaux l’ont autorisée, cela faisait longtemps que les cours impériales en avaient généralisé l’usage. Et le Manuel des Inquisiteurs la qualifiait de « trompeuse et inefficace » et conseillait de n’y recourir qu’en désespoir de cause, ou bien lorsque la culpabilité de l’accusé était déjà prouvée. À l’époque, celui-ci devait obligatoirement confesser sa faute. On ne pouvait le condamner sur la seule foi d’un témoignage. La question ne pouvait lui être administrée qu’une seule fois, sans qu’il en résulte ni décès ni mutilation, et tous ses aveux devaient être confirmés sous serment.

Tom refusait d’y croire.

— Mais un procureur déterminé parvenait sûrement à contourner ces règles.

— Déterminé ou corrompu. Assurément. Cette procédure est plus proche du Grand Jury américain que du procès classique.

— Vous en êtes sûre ? J’ai toujours cru…

— C’était le sujet de ma thèse d’histoire narrative.

— Oh. C’est pour cela que vous avez appris le latin, alors ?

À vrai dire, Tom était souvent surpris par la texture de l’histoire. Comme il travaillait sur une représentation à grande échelle, les détails se transformaient souvent pour lui en clichés.

Il étudia le document une nouvelle fois. Combien d’informations semblables lui demeuraient encore cachées, enfouies sous une Forêt-Noire de mots épaisse de sept siècles ?

— C’étaient sans doute des Chinois. Les visiteurs de Dietrich, je veux dire. « La couleur de leur peau et la forme de leurs yeux. » Des Orientaux, à tout le moins.

— On connaissait des grands voyageurs de ce genre au XIVe siècle, admit Judy. Marco Polo, son père et son oncle. Guillaume de Rubrouck, un ami de Roger Bacon.

— Et dans l’autre sens ? Y a-t-il des exemples de Chinois ayant voyagé en Occident ?

Judy n’en était pas sûre, mais comme le restaurant était un hot spot, elle sortit son portable et formula une requête. Elle obtint une réponse positive en quelques minutes.

— On connaît le cas de deux nestoriens chinois ayant visité l’Europe. Ah ! Au même moment ou presque où les Polo partaient pour l’Orient. Peut-être se sont-ils croisés en chemin. Hé ! l’un d’eux se prénommait également Marco. Ça, c’est une coïncidence. Marco et Sauma. Lorsqu’ils sont arrivés à Bagdad, Marco a été élu catholicos, c’est-à-dire pape de l’Église nestorienne, et il a envoyé Sauma en ambassade auprès du pape de l’Église romaine et des rois de France et d’Angleterre.

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18

Matthieu, 25.40. (N.d.T.)