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— Non, expliqua Dietrich. Les êtres constitués de terre se déplacent naturellement vers le centre de la terre. Mais ces êtres-ci subissent une attraction moins importante car ils viennent d’une autre terre. Sur Krenkheim, m’a dit Jean, son poids ou « gravitas » était plus élevé qu’ici.

Klaus eut un grognement sceptique et se mit en route à son tour. Dietrich agrippa Theresia par le poignet.

— Venez, les Altenbach auront sans doute besoin de vos baumes.

Mais elle se dégagea de son étreinte.

— Pas tant qu’ils seront là !

Dietrich lui tendit sa main ouverte.

— Voulez-vous alors me prêter votre besace ? (Comme elle ne bougeait pas, il ajouta dans un murmure :) Tout est clair à présent. Vous commencez par repousser des étrangers venus de par-delà le firmament, et ensuite, ce sont les vôtres que vous refusez d’aider. Est-ce cela que je vous ai enseigné ?

Theresia lui lança sa besace.

— Tenez. Prenez-la.

Puis elle fondit en larmes.

— Veillez sur Gregor, dit-elle. Ce grand crétin risque son âme.

Tandis que Dietrich se mettait à courir, Gottfried et Winifred passèrent au-dessus de lui, équipés de leurs harnais de vol mais aussi de seaux métalliques. Jetant un regard par-dessus son épaule, il recensa rapidement les villageois restés sur place. Theresia. Volkmar Bauer et sa famille. Les Ackermann. Et un Krenk. Enfin, on n’a pas besoin de deux cents personnes pour éteindre un incendie ! Mais il avait à ses côtés Nickel Langermann et le jeune Fulk, le fils d’Albrecht… et même Klaus Müller !

— Altenbach me sera reconnaissant si je lui apporte mon aide, dit Nickel en souriant. Rendre service à un riche paysan, ça ne peut pas faire de mal.

— Tais-toi et cours, lui dit Fulk, ou le feu sera éteint quand nous arriverons.

Lorsque Dietrich atteignit la ferme, Manfred vint à sa rencontre sans lui laisser le temps de reprendre son souffle.

— Il a besoin de vous pour les derniers sacrements, pasteur, dit-il d’une voix aussi dure que le silex.

Dietrich entra dans le cottage fumant, où les Krenken éteignaient les flammes avec l’étrange mousse qui jaillissait de leurs seaux. Altenbach gisait sur le sol en terre battue, les mains jointes sur le ventre comme à l’issue d’un bon repas. Derrière lui, une femme pleurait. Il se fendit d’une grimace en voyant Dietrich.

— Dieu merci, vous arrivez à temps. Je ne souhaitais pas la laisser voyager seule. Purifiez-moi de mes péchés, mais faites vite, bon sang !

Dietrich vit le sang couler entre ses doigts.

— Mais c’est un coup d’épée ! dit-il.

Un coup d’épée mortel… Il se garda de faire cette précision à haute voix, mais sans doute Heinrich n’en avait-il pas besoin.

— J’aurais cru souffrir davantage, dit le paysan. Mais j’ai aussi froid que si l’hiver régnait dans mon ventre. Mon père, j’ai couché avec Hildegarde Müller et, un jour, j’ai frappé Gerlach Jaeger sous l’effet de la colère…

Dietrich se pencha afin que personne ne puisse entendre la confession du fermier. Celui-ci n’avait commis que des péchés véniels. Son cœur ne recelait aucun mal, excepté l’orgueil buté qui l’avait conduit à s’isoler de ses semblables. Dietrich le bénit d’un signe de croix, utilisant sa salive en guise d’eau bénite, et lui accorda le pardon de Dieu.

— Merci, mon père, murmura Heinrich. Cela m’aurait peiné qu’elle se retrouve toute seule au Ciel. Elle ira bien auprès de Dieu, n’est-ce pas, mon père ? Le péché qu’elle a commis ne la condamne pas.

— Le péché qu’elle…

Dietrich leva la tête et chercha du regard l’épouse d’Altenbach, constatant que la femme en pleurs qu’il avait aperçue n’était autre que Hilde Müller. Gerda Altenbach gisait près d’elle, la gorge tranchée et les vêtements déchiquetés, son corps dénudé pudiquement recouvert d’un drap.

— Non, dit-il au mourant. Elle n’a commis aucun péché, c’est à son encontre qu’on en a commis un, ainsi que l’enseigne saint Thomas.

Altenbach se détendit.

— Pauvre Oliver, dit-il.

— Vos fils s’appellent Jakop et Jaspar, non ?

— Quels braves garçons, murmura-t-il. Ils ont défendu leur mère…

Puis il rendit le dernier soupir. Lorsque ses mains retombèrent, ses tripes jaillirent de son ventre.

— Ils ont tous péri, dit Manfred depuis le seuil, et Dietrich se tourna vers lui. Les deux garçons sont dans la cour. (Le regard du Herr se porta sur Gerda, puis revint sur Dietrich.) Altenbach employait un jardinier du nom de Nymandus. Il s’est caché dans un appentis et il a tout vu. Comme il a cherché à s’enfuir à mon arrivée, je présume qu’il s’agit d’un serf en fuite. « Nymandus[19] », tu parles ! Comme si j’allais me soucier de le rendre à son maître. Il a vu cinq hommes en cotte de mailles, mais ils étaient bien dépenaillés et je suppose qu’il s’agit des hors-la-loi auxquels Long-Nez a déjà eu affaire. Ils ont violenté l’épouse d’Altenbach, ils ont tué celui-ci ainsi que ses deux fils et ils se sont enfuis avec ses poules et ses porcelets. C’était surtout cela qui les intéressait, je crois bien. D’après Nymandus, leur chef avait les cheveux rouges, et sans doute s’agit-il du bailli que Falkenstein avait posté dans sa tour de garde.

Le Herr poussa un profond soupir et ressortit. Dietrich le suivit dans la cour.

— Je vais envoyer Max à leurs trousses, mais il y a trop de prés et de vallons dans ces collines, et un petit groupe peut y rester caché durant… Dietrich. (Il hésita.) Le fils du boulanger était avec eux.

— Ah. C’est donc cela que voulait dire Heinrich.

— Nymandus l’a entendu appeler le garçon par son nom. Il finira pendu, c’est maintenant chose sûre. Il ne reste plus qu’à le capturer et à lui trouver une corde.

— Ses mauvaises fréquentations l’ont égaré…

— Elles l’ont mené à la potence, vous voulez dire. L’aîné d’Altenbach – Jakop, c’est cela ? – lui a donné un coup de serpe qui lui a ouvert la joue. (Il marqua une pause, songeant sans doute à la blessure d’Eugen, similaire mais bien plus honorable.) Et c’est Oliver qui l’a achevé.

Dietrich avait aperçu les deux garçons gisant près de la grange, une serpe ensanglantée dans la main du plus grand. Oliver s’était-il vu en preux chevalier sur le champ de bataille ? Doué d’une imagination fertile, il se sentait capable d’en imposer les fruits au monde. Et voilà qu’il était devenu un assassin d’enfants. Dietrich murmura une prière – pour Jakop et Jasper, pour Heinrich et Gerda, et même pour Oliver.

— Ja, dit Manfred en le voyant faire. J’ignore si le pauvre Altenbach les a vus tomber. J’espère qu’il est mort en croyant que ses fils feraient vivre son sang.

Durant le silence qui suivit, le tocsin lointain se fit à nouveau entendre. Dietrich et Manfred échangèrent un regard, mais ni l’un ni l’autre n’osèrent se demander à haute voix ce que signifiait ce présage.

XVIII

Juin 1349

Commémoraison de saint Éphrem le Syrien, tierce

Vint le mois de juin et, comme le voulait le cours éternel des saisons, on moissonna les soles d’hiver et on laboura les jachères en vue des semailles de septembre. Une bonne moitié des jours de labour était consacrée aux terres seigneuriales, si bien que durant les périodes de repos exigées par le Weistümer, les métayers s’affairaient sur leurs propres terres pour rattraper le temps perdu. L’un des bœufs de Trude Metzger avait succombé à la maladie, aussi harnacha-t-elle une vache à son équipage, ce qui ne suscita guère l’enthousiasme de la pauvre bête.

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19

« Niemand » signifie « Personne » en allemand. (N.d.T.)