Et même, un peu là !
À quoi bon vous la narrer ? ça ne ferait que vous humecter. J’aime pas vous filer l’imaginance en berne. Après vous ramassez des baffes quand vous me lisez dans le métro. D’ailleurs j’ai reçu un ultimatum de la R.A.T.P. comme quoi fallait que je cesse les descriptions tringlantes dard-dard vu que ça occasionnait une perte de places aux heures de pointe.
Leurs services de statistiques ont calculé que dix San-Antonio par rame, ça leur représentait un manque à gagner de vingt-trois millions par an. En cette époque de compression totale, l’usager peut plus se permettre de goder en cours de trajet. Ou alors faut qu’il acquitte un supplément. On est en train d’envisager un système avec mon éditeur. Je récrirais des bandocheries, mais on joindrait des coupons détachables à chaque ouvrage. Le mec qui se mettrait à triquer aux heures d’affluence donnerait un bon d’érection à la compagnie et, nous autres, au Fleuve Negro, on acquitterait le montant de l’excédent de bagages. Ça serait déductible des impôts, paraît. On aurait que la T.V.A. pour nos pieds. Mon nez dix teur a calculé qu’en majorant le prix de chaque bouquin d’un millier de francs lourds, il parviendrait à s’en tirer. Pendant que tout ça transactionne, moi j’accumule les pages croustillantes, espérez un peu ! J’en ai déjà quatre pleines malles. Le jour que je vous répands ça sur le marché, mes drôles, les myopes ne pourront plus lire les affiches collées aux murs.
— Oh, bonjour, madame Farragus ! déclame la fringante secrétaire.
Elle porte une combinaison en cuir métallisé qui s’arrête au sommet des cuisses et des bottes assorties qui lui montent au-dessus des genoux. C’est la tenue des hôtesses de l’air de la Compagnie Air-Farragus. On devrait plutôt les appeler les ôteuses d’air, ces fifilles ainsi accoutrées ! Tu parles qu’on suffoque devant un tableau de cette qualité.
— N.F. vous attend, dit-elle[8].
Elle presse un bouton de sa combinaison.
— Vot’ dame est là avec un type ! annonce-t-elle.
Moi, une chose m’intrigue. Compte tenu du fait que nous nous trouvons à l’intérieur d’une boule de verre, de quelle manière allons-nous « passer » dans le bureau du milliardaire, hmmm ?
— Très bien, faites-les asseoir ! dit une voix dure et sèche, sortie de jeune seize houx.
La gonzesse nous montre deux fauteuils. On prend place. À peine éprouvé-je une sensation de vibration. Vlouuum ! Je me retrouve à laitage inférieur, dans le cabinet de l’empereur Farragus.
— Sièges ascenseurs ! m’explique l’impératrice.
Il a une sacrée belle gueule, Neptuno. Ce qui me surprend, de prime abord, c’est son âge. Il est plus jeune que je ne supposais, malgré ses tempes argentées. Il est très hâlé. Il a les yeux clairs. Sa fille lui ressemble. Un beau mâle ! Il sue l’énergie, ce qui est beaucoup mieux que de suer des targettes. Ses traits sont réguliers. Le nez droit. L’œil en amande, la pommette à angle droit. On devine illico qu’on a affaire à un julot d’une classe exceptionnelle. Ce mec, vous le dépouilleriez de sa fortune et le lâcheriez en slip cradingue au fin fond de Harlem, le mois suivant il roulerait en Cadillac et vous ferait servir des Tom Collin’s par son contremaître d’hôtel. Y des zigs like this[9] que la fortune leur colle à la peau presque malgré eux. Des gars, ils voudraient se débarrasser du fric, ils pourraient pas plus qu’un paralytique entortillé dans un papier tue-mouches ne peut retrouver sa liberté de mouvements. Le grisbi, chez eux, c’t’une malédiction, comme qui dirait. Ils sont fortunés comme d’autres sont asthmatiques.
— Hello, chérie chérie ! il lance à sa bobonne.
Pour moi il a un grave hochement de tronche. Son regard gris métallisé m’investigue copieusement. Neptuno, il pèse ses interlocuteurs. Te leur dresse en moins de rien leur fiche signalétique. Personne ne doit avoir barre sur lui. Il sait manœuvrer les durs à cuire, les filous, les retors, les dégourdis, les suaves, les insidieux, les tourmentés, les fumelards, les grincheux, les procéduriers, les somptueux, les radins et beaucoup d’autres que leur nomenclature me fait tarter et que je vous laisse le soin de compléter si bon vous semble, bande de manches !
Je me présente dans les tons sobres.
Il écoute mon nom, l’enregistre dans son ordinateur à cheveux et passe ses deux pouces dans les tiroirs de son gilet.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demande Farragus très calmement, presque nonchalamment, en type qui jamais n’aura rien à redouter de personne.
Ses yeux de séducteur ne me lâchent pas. Moi, vous me connaissez ? J’efforce toujours de m’hisser à hauteur de situation. En face d’un personnage aussi catégorique je le deviens.
— Eh bien, voilà, monsieur Farragus, dis-je en chiquant le plus total détachement, votre fille a été kidnappée hier en début d’après-midi, et il est à redouter que ses jours soient en danger.
Le constructeur de zoiseaux à réaction ne bronche pas.
Ou presque pas, car tout de même il presse une touche noire logée avec d’autres touches de différentes couleurs dans le corps de son bureau.
— Oui ? fait une voix féminine.
— Branchez-moi la « Résidence » ! ordonne le milliardaire.
— Parfaitement !
Le temps de compter jusqu’à dix. Et puis une voix retentit, aussi présente que celle de la standardiste.
— Steve, en ligne, monsieur Farragus !
— Salut, Steve. Passez-moi ma fille, je vous prie.
On ne pipe pas. Mme Farragus contemple, dans le vague, des trucs qui paraissent lui donner à méditer. Son mari continue de me regarder calmement, sans me livrer la moindre de ses pensées.
Une nouvelle voix s’élève dans la pièce.
— Bonjour, daddy, quelle bonne surprise !
C’est la voix de Pearl, mes amis !
J’en mettrais la main de masseur à couper. Bien sûr il existe des imitateurs. Mais mon ouïe est formelle. Je reconnais les inflexions de la jeune malade. La cadence de sa respiration, la manière dont elle laisse tomber la dernière syllabe…
— Je tenais à prendre de tes nouvelles, ma chérie.
— Tu es gentil, Daddy. Ma foi, cela va comme d’habitude. J’ai eu une transfusion il y a trois jours…
— Tu n’as besoin de rien ?
— Non, c’est parfait. Vous venez ce week-end ?
— Naturellement, mon chou. Je t’embrasse.
— Moi aussi, Daddy !
Un bruit de baiser. Puis c’est le silence.
— Alors ? me demande Farragus.
Une nuit j’ai rêvé que je dormais et que je n’arrivais pas à me réveiller. Je me débattais dans de louches empêtrements. Tenez, je vais user d’une image hardie. Vous savez que je ne rechigne jamais devant les métaphores les plus culottées ? Eh bien je me faisais l’effet d’être une mouche dans une toile d’araignée ! Voilà, c’est lâché !
En ce moment j’éprouve les mêmes affres. Un affolement paralysé. Le cloaque. Plus tu remues plus tu t’emberlificotes !
— Écoutez, monsieur Farragus, vous allez me juger obstiné, cependant j’aimerais que vous alliez faire un tour à Miami Beach. Je suis prêt à vous y accompagner. Si vous pouvez me présenter à mademoiselle votre fille, je me mettrai à croire au surnaturel et je ferai une cure dans une maison de tout repos.
Il hoche la tête.
— Navré de ne pouvoir vous donner satisfaction, monsieur San-Antonio, malheureusement j’ai un emploi du temps très serré. Cela dit, vous pourrez aller à la « Résidence » si vous tenez à voir ma fille. Je vais vous faire accompagner.
8
Pour tout vous dire, Farragus se prénomme Neptuno Roberto ce qui donne N.R.F. Comme on veut pas avoir de suif avec Gallimard je lui ai sucré son second prénom. Faut être corrèque, comme dit Béru.