Pour vous en revenir, cette petite Maud m’inspire farouchement, comme ça, d’autor. Question de contact. Faut pas longtemps pour donner la lumière. Suffit de titiller un commutateur. Je la mate intensément. Elle reçoit la décharge. On se comprend. On s’admet. On se fait l’amour avec les yeux !
— Montons voir Pearl, me dit Ann Farragus.
Je la suis. Maud nous suit !
L’intérieur de la villa ? Un rêve… D’abord un vaste livinge au sol carrelé en provençal vieilli. Des meubles comme j’aime. Des couleurs qui vous gazouillent dans la rétine… Des senteurs de fleurs fraîchement cueillies. Bref, tout ce qui peut emballer le bonheur est réuni dans cette maison ensoleillée.
À l’autre bout de la vaste pièce s’amorce un couloir crépi d’un enduit blanc. Deux aimables Wlaminck s’y font face. À l’extrémité du bref couloir, il y a une porte ancienne, de style espagnol, à petits caissons. Je vous précise la chose parce que je suis amoureux de certains styles et qu’il m’est impossible de les passer outre quand j’ai le bonheur de les croiser sur ma route.
De l’autre côté de la porte, on entend de la musique. Fortissimo. Lionel Hampton, je crois bien. Y a du xylophone à tout va.
Ann Farragus toque à la lourde.
Personne ne répond, la musique continue. Elle me regarde. Pour la toute première fois, je devine de l’indécision chez cette femme énergique. C’est très confus, à peine décelable, pourtant, un doute l’effleure.
— Pearl ! appelle-t-elle en réitérant ses toc toc(s).
Toujours rien.
Elle tourne le loquet.
En vain : c’est bouclé depuis l’intérieur.
À présent, l’anxiété sans fard transparaît sur le beau visage de Madame Farragus bis. Elle secoue la poignée avec une frénésie qui va brioche[11].
À la fin, elle quête de l’aide du côté de Beulmann.
— Je suis inquiète, dit-elle simplement.
— Permettez, mâme, rétorque l’autre en s’arcboutant.
Je ne voudrais pas être à la place de cette porte, moi je vous le dis. Tu parles d’un missile, maman ! Un dominissil, oui ! Si je puis ajouter sans porter atteinte à la mémoire du regretté Charlemagne. Une masse pareille, lancée à toute vibure, ça devrait percer la coque d’un porte-avions, du moins la cabosser !
Vous verriez la gravité de ce mâle visage, au moment du rush, vous ne pourriez qu’admirer la vigueur des traits, le déterminisme de l’expression, la farouche concentration de l’athlète, la force convaincante de tout l’individu aux muscles bandés. Il se jette sur ce panneau de bois comme un taureau sur une vache en chaleur.
« Vrrraaaaoum ! » crie la porte en s’émiettant.
Sur sa lancée, le gorille a franchi trois mètres dans la chambre de Pearl.
Et soudain c’est Pearl à rebours.
Une fusillade éclate. Tellement nourrie que le gros Beulmann en a une indigestion d’existence. Il rend son âme sur le tapis corail qui se met à foncer sous les flots de raisiné.
Ce qui se passe est indescriptible, mes pauvres biquettes. Hallucinant !
Quatre mecs en cagoule surgissent, armés de pétards fumants comme des étrons frais émoulus dans la froidure hivernale. Ils se jettent sur nous. Nous matraquent sauvagement, à grands coups de crosses. J’essaie de lutter. Je tire quelques marrons, à la volée, mais ma stupeur est trop forte pour que je puisse assurer mes crochets. Je morfle une grêle de gnons un peu partout. J’ai illico un goût de sang dans la bouche et des cloches plein mon crâne. Ces carnes utilisent leurs panards également. Je bloque une ruade dans les aumônières qui me fait remonter mon foie, mon estomac et mon cœur dans la bouche, la douleur est intolérable.
Tellement que je la tolère plus et que je m’évanouis sans prendre le temps de me foutre aux abonnés absents.
CHAPITRE X
Une odeur âcre de suie et de fer rouillé.
J’étouffe.
Je voudrais esquisser un geste, manière de me désankyloser, mais pensez-vous ! Ligoté avec du nylon, il est, le San-A. Et on a tellement serré qu’il doit ressembler à une tête de veau prête à cuire. Pas moyen de crier, voire seulement de vagir.
Respirer est un problème difficilement soluble car, si ces messieurs cagoulards m’ont aimablement laissé l’usage du nez, ils ont par contre tellement savaté celui-ci que mes narines pleines de sang séché laissent à peine passer l’oxygène. Et pourtant, hein, l’oxygène ça se faufile !
Tout mon corps me fait mal. J’ai des lancées. Je brûle et je frissonne. Je claquerais des chailles si je n’avais une plaque de sparadrap large comme ma main appliquée sur la bouche. Vous dire où je me trouve m’est impossible car l’endroit est totalement obscur, à moins que je ne sois totalement aveugle. Je ne dispose que des odeurs, et c’est d’autant plus surprenant que je respire à peine. À se demander, parfois, si les senteurs ne nous pénètrent pas par capillarité.
Je vous le répète, ça pue la suie et la rouille. Attendez, y a un bruit également, j’oubliais. Un bruit régulier, sourd et vibrant. Je dois gésir dans un local métallique assez vaste. Un local contre les parois duquel quelque chose cogne sur un rythme continu. S’agirait-il pas de la mer ? Floc… tchaouf ! Floc… tchaouf ! Oui, on dirait. Alors je me trouverais dans les flans d’un barlu ? Pourtant le sol ne bouge pas. Mais alors pas d’un chouïa. J’enregistre ni tangage ni roulis.
Quelle chiasserie !
Je me mets à maudire le Vieux pour son insatiabilité. Après tout j’avais réussi l’opération follement délicate qu’il m’avait confiée, à savoir le kidnapping de la petite Farragus. Au lieu de me congratuler, cette vieille savate m’a chargé de beurrer la tartine.
Il en réclame trop, le Tondu. Un jour on laissera son bulletin de naissance dans la cuvette des gogues, c’est certain. Et il restera quoi donc, de San-Tonio, hmmm ? Quelques moues dédaigneuses sur la bouille malsaine de ses ci-devant contemporains. Moi, si je vous disais, la seule gloire que j’estime vraiment enviable, dans l’histoire française, c’est celle de Fontenelle. Tout le monde en a entendu causer de ce gus. Pas à cause de son œuvre, que je mets au défi n’importe qui de me la préciser ; mais à cause de son âge. Il a vécu cent ans, tout rond. C’est ça qui l’a rendu célèbre. Qu’il eut tété bel esprit, neveu de Corneille, membre de la Gaga démis ne fait rien à la chose. Sans son admirable grand âge, le gars Fontenelle restait inaperçu. Seulement il a vécu cent ans à une époque où on clabotait à quarante. Là se situe l’exploit. En existant pendant cent années, il est devenu immortel. Moi, ma seule chance de me survivre, c’est de rescaper, comprenez-vous ? Je ne peux pas me maintenir sans moi : je me suis trop indispensable.