Mais trêve de gambergeries fumeuses. Malgré la totale obscurité environnante, faut que j’essaie de voir clair dans tout ça. À moi Wonder, Mazda et consorts ! Que la lumière soit !
Je me dis tout à peine ces mots pour stimuler mon énergie que me voilà exaucé. Un carré de lumière se découpe soudain au-dessus de ma tronche, consécutivement à une trappe soulevée. Pendant un bref instant, je ne vois que le bleu du ciel pailleté d’or (si vous n’aimez pas la grande littérature et que vous biffiez mon « pailleté d’or », faites gaffe de ne pas trouer la page : je me propose d’écrire des trucs un peu pas mal de l’autre côté. Merci). Et puis qu’aspers-je, mes gentils connards ? Une paire de fesses tout plein mignonne.
Fesses de dame, bien sûr et certain. Même de belle fille. Dargif superbe, avenant, bronzé. Timidement affublé d’un slip noir à dentelle. Le restant de la demoiselle est nu. Dans la belle clarté du jour floridien, je constate qu’on a joué un vilain tour à la pauvrette. Elle a du sparadrap sur les yeux et sur la bouche. De plus, on a lié ses chevilles et ses poignets à l’aide de la même saloperie de corde, d’où il s’ensuit une délicate position en arc de cercle. La corde que je vous dis est très longue car, avec ce qui reste, on déshale l’arrivante jusqu’en mes profondeurs.
Je crois reconnaître cette personne. Sa chevelure d’or, longue et soyeuse, ce corps parfait, éclaboussé de petites pastilles cuivrées[12]…
La belle infirmière aperçue sur la terrasse des Farragus lors de notre arrivée ?
Oui, je gage.
J’engage !
O le ravissant postérieur que voilà !
Qui s’approche en tournoyant au-dessus de mon regard fasciné comme un bel oiseau cherchant la branche propice.
Je devrais profiter de la clarté momentanée qui m’est offerte pour zyeuter les lieux. Mais non, qu’importe ! Je préfère me consacrer à ces merveilleuses fesses ! Et ma scrutation m’amène vite à une conclusion, mes très chers frères : contrairement à ce que j’estimais, Maud ne porte pas de slip noir. Non, simplement, elle n’est pas blonde naturellement, la mâtine !
De bon matin, j’ai repéré le train…
V’là que je fredonne à c’t’heure !
Sur moi, donc, cette croupe s’avance…
Je vous parie une pipe en bruyère contre une pipe ancillaire que cette présence va calmer mes affres.
Ah ! que n’ai-je les mains libres pour l’accueillir, pour la cueillir, pour amortir l’impact de ce cul impérial !
Un léger choc. Le sifflement de la corde lâchée. La trappe se referme.
Noir complet ! comme on dit dans les scripts de film. Au cinoche, le noir est une ponctuation. Ici, il est devenu la toile de fond de nos infortunes bienheureusement réunies.
Au cœur des ténèbres, je pense à ce bon roi Tantale et à son supplice du même nom ! Et encore, lui, on ne chahutait qu’avec sa faim et sa soif (quand je pense qu’il était plongé dans le Tartare et qu’il rêvait d’un steak), tandis que pour bibi c’est moultement plus grave. En panne de sens, mes choutes. Obscurité complète. Membres entravés. Bouche cousue ! Me reste qu’un poil d’odorat et l’ouïe. Faudra faire avec les moyens du bord. Je grogne pour signaler ma présence. Un vachissement me répond. Ainsi, sans doute, s’élabora la première conversation, dans les cavernes de la nuit des temps…
Je tourne sur moi-même, à l’image de la chère vieille planète qui a l’amabilité de m’héberger. Cette manœuvre m’amène contre Maud.
Et croyez-le : je ne suis pas contre !
J’ai un élan protecteur. L’homme, il fait semblant de protéger la femme, mais en réalité il s’y blottit. Sa vraie demeure, pour la durée du monde, c’est la femelle. Partout ailleurs, il n’est que locataire, pas même : client de passage. Il ne peut être sédentaire que dans la femme.
Je regrogne, elle revagit. Je me frotte, elle fait pareil.
Vous parlez que mon désir de délivrance s’accroît (et s’abannière) à mesure et au fur que j’augmente de volume ! Je me dis à peu de choses loin ceci : « Mon petit homme, à partir du moment que deux êtres ligotés sont en présence, ils peuvent se délivrer. J’ai pu le constater au cours de précédentes aventures dont je ne vous dresse pas la nomenclature ici, mais que vous trouverez en feuilletant mes zœuvres complètes (en vente dans toutes les bonnes épiceries sous emballage cellophane). Combien de fois ça m’est arrivé d’être saucissonné dans un fondement de basse-fosse et de me délivrer ? J’ose plus compter. Ça fait partie des recettes à tante Laure, comprenez-vous ? On ne peut rien contre ou alors faut changer de labeur !
Tu vas trouver un toubib because tu patraques, il fait quoi, l’homme de lard ? Il te mate la gorge, t’écoute les soufflets et te palpe le bide. Un point c’est toux ! Il n’a que trois recettes à sa disposition pour débusquer l’origine de ta malfoutance. Nous autres, hauteurs de romans policiers-d’espionnage-angoisse, Dieu thank you, on jouit d’une gamme plus étendue.
Si je raie-capitule, t’as, deux points ouvrez les guillements : « La maison mystérieuse (avec ou sans cadavre), la vamp (aux en chairs publiques) qui te séduit et t’arnaque, le coup de goumi derrière la noix qui t’évanouit[13], la séquestration en des lieux impossibles (comme moi présentement), l’évasion (comme moi tout à l’heure), la torture (subie ou infligée), le coup de théâtre (style ton père n’est pas ton père), l’appât (tu fais croire qu’un gars est encore vivant, alors qu’il est roide, pour attirer le criminel), la poursuite infernale (réalisée avec les moyens de locomotion les plus divers, le meilleur pourtant restant l’automobile, parce que tout un chacun sait piloter une voiture et peut donc s’identifier aux conducteurs) ; t’as l’hold-up (un beurre à cause des deux volets : préparation et réalisation), t’as le coup de la bombe à retardement (ça doit péter, tu le sais, mais t’es trop loin, ou tout près mais entravé), t’as le gadget meurtrier, que sais-je ?… Néanmoins ça ne pisse pas loin. On a du mérite, vous savez.
Moi, je serais président de la République, aussi sec je stoppe tous les romanciers et je leur cloque une pension. Voilà, terminé ! Plus de farfadaises ! Et les grands aussi je les immobilise. Avant les petits, parole ! Parce qu’alors, eux autres de la vraie littérature, ils indigentent que c’en est affolant. Ils n’ont pas trente-six sujets, ils n’en ont qu’un : « Toi, moi et l’autre. » Ou bien alors leurs souvenirs et c’est franchement chiant. Interdiction de continuer la déconnance. On leur refile un fromage discret, comme à Mathieu qui se tape les affiches de la Loterie. Un truc pour rewriter le Journal Officiel, ou bien rédiger les textes électoraux. En somme je fais de tous ces écrivains privés (de moyens) des écrivains publics (enfin !) »
Mais brèfle, je vous éloigne du vif de mon propos, lequel se fait de plus en plus vif, espérez, les mômes !
À force de me trémousser le bras droit, je parviens à tourner ma main vers l’extérieur. Bien entendu j’ai les doigts engourdis, mais un dégourdi de mon espèce ne se laisse pas arrêter, au cœur d’une action, par ce genre de détail. Je grabotte des salsifis le long de la belle jeune fille en costume d’Ève une pièce.
Je rencontre des douceurs, des tiédeurs, des velouteurs infernales. Des courbes, et puis des creux ! Des duvets ! Des toisons toisonnantes… Mais ménage tes émois, Santonio ! Patiente ! La volupté, c’est avant tout une attente ! Le bonheur n’est pas dans l’assouvissement, mais dans l’intention. Il faut supprimer les liens qui vous séparent avant de tisser ceux qui vous uniront ! Reptant, tourniquant, ondoyant, palpant, j’arrive à mettre la main sur sa corde ligoteuse. Je la remonte jusqu’au nœud pernicieux qui bloque le système d’entravage.