Et vous autres, bonnes pommes, d’aller de l’avant, bien sûr. Vous caracolez en tête des mes intentions comme des sergents-majors. Je vous lis la pensée à travers votre ruche de verre, mes gaillards. Vous vous dites : « Bon, il la délivre, elle le délivre, ils s’étreignent sauvagement, puis ils font semblant d’être toujours entravés, ils guettent la venue de ceux qui les séquestrent, ces derniers rappliquent, grand numéro de bravoure du réputé commissaire San-Antonio, évasion ! Fin du chapitre ! » Je me goure, peut-être ? Laissez que je vous regarde dans le jaune des yeux et osez prétendre le contraire !
Bon, eh bien je vais vous tartiner l’orgueil : d’accord, y a un certain petit peu de vrai dans votre délirade. Confusément je pressens en effet des machins de ce genre. Seulement, je vous avertis tout de suite qu’on va avoir une sacrée surprise, vous et moi. J’sais pas encore laquelle, mais elle se prépare.
En tout cas, où vous avez mis dans le mille c’est pour ce qui concerne la première partie de vos échafaudements. Oui, je la délivre ! Seulement, là s’arrêtent vos pronostics, mes petits clamards[14]. Certes, Maud me débarrasse de mon sparadrap buccal, seulement pour ce qui est des liens de nylon, rien à fiche, elle a beau tirer dessus, elle se coupe les doigts et me cisaille la couenne sans pouvoir les rompre. Elle y va des ratiches : zéro. Le fil est trop gros. Je l’entends pester, ahaner, sangloter d’énervement. Ses doigts tremblent. Elle claque des dents, ma petite chérie.
— Laissez, bébé ! conseillé-je, reprenez-vous un peu, vous essaierez plus tard… Ah ! comme j’aimerais vous prendre dans mes bras. Vous savez que votre vue m’a commotionné, tantôt, lorsque nous sommes arrivés à la « Résidence ». Vous l’avez compris, n’est-ce pas ?
Elle se penche sur moi. J’ai son souffle sur ma figure. Nos deux bouches jouent à bouches cousues, puis à bouches-que-veux-tu, ensuite au bouche à bouche, après quoi c’est la bouche en cœur, on évite la fine bouche pour se consacrer à la bonne bouche et faire des provisions de bouche. Elle a une vraie bouche d’incendie, cette pétroleuse !
Une bouche qui, fort heureusement, n’est plus cousue. Une bouche à oreille. Une bouche qui me parcourt, me dévaste, m’embrasse, m’embrase, et va jusqu’à mon embouchure.
Quel étrange et fantastique instant !
Vous le concevez bien ?
Moi, ligoté, pareil à un saucisson (que dis-je, à deux saucissons). Dingue de désir. Volcanique ! Terrible ! Elle, nue, dans le noir. Gagnée par ma frénésie. Pâmée ! Je suis le pied-nickelé de l’amour ! Mais présent quand même. O combien ! Dressé ! Fier comme Ajax (avec l’ammoniaque en moins). Ah ! le super moment de ma vie ! Quelle insulte au sort ! Le coup du sort ? Tiens, fume ! M’en fous de çui du sort : le mien passe avant ! Je harde ! Je darde ! J’épanouis ! La gosse est en transe, en tire-bouchon ! Hue cocotte ! Viva América ! Merci ! Plus vite ! Saumur ! L’ovale noir de Saumur ! À encadrer ! Chic, ils sont tous de Belfort ! Et maintenant à l’atour de Nesle ! Lesieur vous l’offre ! Monseigneur le duc d’Aumale, dos au mâle ! Le pas des lanciers ! Le balancier ! Sciez-moi c’te bûche, cré bon gu ! Je débouche sur des apothéoses indescriptibles que j’efforce de décrypter !
C’est quoi l’extase, somme toute ? Réfléchissons bien ; essayons d’y voir clair, pour une fois. Hein, c’est quoi, au juste ? Une espèce d’explosion ? Une dérobade ? Un relâchement ? Un cri d’adieu ? Le fin fond de la férocité ? Des couleurs qui tourniquent ? Un lance-flammes qui te balaie ? Ton bide qui s’abîme dans le cosmos ? Tes clouis qui se désintègrent ? O ministres intègres… Un goût de mort ? Une renaissance ? Le grand déchirement du temps ? La remise à zéro de tous les compteurs ? L’abdication de ta durée ?
J’sais pas. J’sais plus. M’en fous !
Terminus ! Merci, madame, au revoir, madame ! C’est gentil d’être menue. C’est très gentil d’être au menu. Non, y a pas l’eau courante, ici on a des dégoûts simples. Ah ! pétasserie ! Chibroquerie !
L’homme court après une carotte, toujours. Quèquefois, il parvient à l’attraper, parce qu’il est malin, l’homme. Lorsqu’il l’a saisie, il la croque. Mais après l’avoir bouffée, il regrette de ne pas se l’être carrée dans l’oignon auparavant. Sa gourmandise a été trop rapide ! Il a pas pris le temps de réfléchir, ce miroir con et cave ! Ne s’est point dit qu’il pouvait aussi bien la manger « après ».
Le drame des hommes, cherchez pas, il est là : l’homme mange toujours la carotte avant de se la fout’dans le prosibus.
Tiens, ça me rappelle une âne et docte textuelle. La mort de Sébastien, notre épicemard. Sébastien parmi les pommes ! Il avait une toute petite boutique de banlieue, grande comme votre cuisine. On y trouvait des cageots de poireaux jaunis, une machine à découper le jambon qui marchait à la manivelle rouillée, des bidons de lait puant le suret, des boîtes de nouilles moisies (l’eusses-tu cru ?), des sacs d’haricots fripés et des pommes de terre germées. Bref, une bricole d’épicerie. Le genre de petit truc qui dépanne. Où l’on va chercher une boîte de sardines et des pinces à linge pour dire de « les faire travailler ».
Il vivait dans l’arrière-boutique, comme dans une roulotte, avec sa grosse bonne femme et ses trois mougingues, Sébastien.
Vous l’auriez vu, avec sa blouse grise dépenaillée, sa sacoche de cuir lui servant de tiroir-caisse, son gros pif violacé, son crayon sur l’oreille, ses tifs embroussaillés, son pull roulé (dans les tons marron-merde), son mégot cendreux, son odeur de rance et de j’sais pas quoi, vous l’auriez vu que vous lui auriez refilé une piécette, le prenant pour un clodo. Chez lui, c’était l’enfer ! Sa mégère l’houspillait à longueur d’éternité. Le traitait comme une serpillière à ramasser la dégueulanche… Il souriait quand elle le torgnolait. Un vrai bon zig, soumis et bosseur. Lui, pourvu qu’on le laissât écluser ses trois kilbus de rouge, il regardait flotter les rubans.
Et puis un matin, en sortant son minable étalage, il s’est lui-même étalé sur le bout de trottoir. Absolument mort. Crise cardiaque.
M’man se trouvait de passer, comme d’hasard. Aussitôt, elle s’est magnée pour assister la toute fraîche veuve, ma Félicie. Elle a aidé à rentrer le pauvre bonhomme. Ensuite elle a refoulé la family dans le magasin pour lui faire sa toilette, Dieu sait s’il en avait besoin, Sébastien ! M’man, elle lui a consacré deux heures pour le mettre en état. Le laver, le raser, le coiffer, lui passer des nippes à peu près potables. Lorsque son ogresse est rentrée dans la chambre, elle a eu un haut-le-corps (si je puis dire).
— C’est pas lui, elle a fait ! Non, non ! Impossible.
Bichonné, talqué, calamistré, Sébastien était un personnage inconnu d’elle. Félicie lui avait fait la raie au milieu (lui qui ne s’était pratiquement jamais peigné !), elle avait rasé sa moustache avec le reste de ses hirsuteries, lui avait délimité les rouflaquettes et tout, et tout…
Une gravure de mode !
La grosse épicière rôdait autour du cadavre en balbutiant :
— Mais non, c’est impossible, j’y crois pas…
Et puis alors, elle s’est tournée vers Félicie.
— J’savais pas qu’il était si beau, a-t-elle dit.
Et elle s’est effondrée en sanglotant sur le lit, près de ce bel homme inconnu qui avait été son époux.
Pourquoi que je vous raconte ça, moi ? Y a des mecs parmi vous, ils doivent se toquer le front en se disant que je débloque. Ceux-là, je les asperge ! Le jour que j’écrirai plus ce qui passe par mon chou, je laisserai tout quimper. Y aura une bathe machine I.B.M. en vente sur le marché de l’occasion. Électrique à boule, avec toutes ses touches dont une pour le signe du dollar, et des que je sais encore pas seulement à quoi elles servent, depuis le temps ! Équipée pour le 220, mais convertible.
14
Je voulais écrire canards, et puis au dernier moment j’ai trouvé que ça faisait trop cucul-la-praline. figure.