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Le jaune homme de bonne famille hoche la tête. Ses grosses lunettes projettent des éclats à l’entour. Il paraît réfléchir un instant, puis il déclare de son même ton interplanétaire[18] :

— C’est ennuyeux que vous ne parliez pas spontanément. Mais enfin, bon…

Il sort une boîte plate de sa fouille, puis une torche électrique qu’il allume et pose sur le côté, de manière à éclairer sa boîte. Cette dernière est une petite trousse de cuir noir.

— … je vais vous faire une piqûre ! annonce-t-il en actionnant la fermeture Éclair de la trousse. J’ai toujours eu des résultats avec ce produit. Seulement certains sujets réticents tiennent bon parfois pendant plus d’une heure. Je pense que ça va être votre cas. Vous êtes une nature rebelle. Nous perdons du temps.

Il se met à cisailler une ampoule emplie d’un liquide incolore. Les liquides incolores, vous l’aurez remarqué, sont les plus redoutables. La couleur rassure. Elle est une présence. Elle fait partie de l’équipement esthétique de l’individu. Elle l’assiste.

L’aiguille de sa seringue plonge dans l’ampoule. À la sûreté de ses gestes on sent l’homme expert.

— Vous êtes infirmier ou l’avez été, noté-je.

Il hoche la tête.

— De nos jours, tout homme doit avoir des connaissances médicales, assure-t-il. La science nous submerge et l’individu qui voudrait se passer d’elle errerait comme un aveugle sans chien ni canne blanche.

Un gros baôum nous fait tressaillir. C’est le trappon d’acier qui vient de se rabattre, là-haut. La vaste carcasse métallique au fond de laquelle nous nous trouvons retrouve une obscurité que rompt très parcimonieusement la lampe électroque[19] de mon anesthésiste.

Il lève la tête, attend, puis lance un sifflement qui flanquerait des langueurs à un cobra souffrant d’une gueule de boa.

Le silence.

L’Asiatique achève d’emplir sa seringue, posément. Il se penche sur moi et, de sa main libre déboucle le haut de mon futal. Ensuite il le rabat. Au moment où il palpe mes chairs amies pour délimiter le bon emplacement, moi, San-Antonio, le seul, le vrai, l’unique, je me permets une petite fantocherie gamine. Certes, on a vu mieux chez Barnum, néanmoins ça ne mange pas de pain et ça produit son petit effet dans les patronages, les cantines scolaires et chez les marchands de vaisselle. Jugez Jean (comme disait un camarade à moi natif de Saint-Flour) :

Vous connaissez tous le saut de la carpe, oui ?

Bon, et le saut de truite ?

Non, pas le seau à truite : le saut DE truite ! Vous venez de pêcher l’une de ces admirables bestioles que Schubert a si bien su accommoder aux amandes dans son réputé morceau. Avec la vaste générosité d’âme qui vous caractérise et qui justifie votre admission à la Société Protectrice des Animaux (en tant qu’animal) vous assommez la truite afin de lui éviter les désagréments de l’asphyxie. La pauvrette gît à vos pieds dans la caillasse bergeuse du torrent. Tel Ponce Pilate, vous vous lavez les mains à l’eau fraîche et purificatrice d’icelui. Et tout à coup, prrrrrrouttt, cette vache de truite exécute un saut périlleux qui lui fait retrouver l’onde murmurante (on s’y croirait, non ?).

Elle reposait, beau poisson d’argent (comme l’a écrit puissamment Jules Mauriac — à moins que ce ne soit François Romains — dans son inoubliable ouvrage sur la fabrication du Cinzano par les Chartreux) miroitant dans le clair-obscur du sous-bois (j’aime mieux un beau sous-bois qu’un méchant sous-main) défunte en apparence, et puis : le coup de reins salvateur (Dali).

Moi, San-Antonio, le seul, le vr… (merde, je vous l’ai déjà dit sur le rayon du dessus) j’imite la truite. Un coup de reins époustouflant pour me jeter contre le Chinois (ou le Japonais ou le Philippin, ou le Thaïlandais, je lui demanderai plus tard) qui, toujours agenouillé, est déséquilibré et tombe à la renverse. Dans sa chute, il brise la seringue. Perdant son flegme qui passerait pour britannique s’il n’était orientable, l’homme se relève et m’administre en glapissant une volée de coups de lattes. Il m’assaisonne de partout, l’ordure. J’en prends dans le dos, dans le ventre, dans la tête. À la fin, essoufflé, il se calme, m’assure que je ne perds rien pour attendre, que ça va être ma fête, mon jubilé de gala, ma joie de vivre.

Il empare sa loupiote, la colle dans la poche supérieure de son veston, en laissant le pinceau lumineux braqué vers le haut, et puis il escalade l’échelle de corde jusqu’au trappon. Parvenu à celui-ci, il cogne du poing pour qu’on lui délourde, mais personne ne répond à sa requête. Alors il s’arcboute, s’arquebuse, pousse de la tronche le panneau de fer. Docilement, celui-ci se soulève. Le jour mourant réapparaît. Le Chinois gravit un barreau de plus en continuant de se défoncer le bitos. Il donne une secousse de tout le corps et le panneau se rabat complètement avec un fracas de ferraille.

Mais que se passe-t-il, mes bons emmanchés ? Un bidule tellement inattendu que si vous le lisiez dans Le Monde au lieu de le lire dans un San-Tantonio[20] vous le croiriez pas. Enfin, comme je suis un type digne de crédit (l’American Express insiste pour me refiler une carte) je vais narrer. J’aime bien. Vous avez le don de me faire narrer.

Voilà.

Dès l’instant, comme esprimait ce pauvre Charles, que le supposé Chinois émerge du trou, et alors que son buste est déjà dehors, un piétinement lourd et bref retentit. Suivi d’un choc mou. Un gros soulier est entré dans le champ (qui sera bientôt, la nuit venant, celui des étoiles) et a frappé la tempe du Jaune avec une telle force que, logiquement, la tête du gus devrait se détacher de son tronc porteur et passer entre les montants.

Selon moi, consécutivement à ce coup de pied de pénalité, le drop-goal devrait être marqué. La sciatique (qu’est-ce que je raconte !), l’asiatique — veuillé-je dire — lâche tout et tombe verticalement, les pieds en flèche. Ça produit un de ces badaboums, à l’arrivée, je ne vous dis que ça ! Il s’étale contre moi, l’ami Safran, raide comme barre. La manière dont sont disposés ses membres laisserait entendre qu’il a deux ou trois jambes de cassées.

Au moins !

— Je crois que j’y ai donné pour les vers, non ? interroge la voix débonnaire de Béru.

CHAPITRE XI

C’est pas qu’il manque de souplesse, le Dodu, seulement il n’est pas doué pour utiliser une échelle de corde.

On dirait un écureuil dans sa cage. Il patouille à vide, comme un qui veut actionner la roue d’un puits artésien. Au bout de trois ou quatre échelons il se balance tel un lustre dans la salle des fêtes de Nagasaki un 9 août 1945. Il lamente des « Aooooooôôô » identiques à ceux que poussait le cher Oliver Hardy lorsqu’il se trouvait accroché à une passerelle rompue surplombant un gouffre de cauchemar.

Un vrai numéro.

— Je vais me casser la gueule ! prophétise le cher homme.

J’ignore ce qu’il maquille, mais au cours de ses balancements, l’un de ses pieds accroche un levier. L’instinct de conversation, comme disait Floriot, le fait s’y agripper. Bien sûr, on ne s’agrippe pas avec les pieds, mais Bérurier n’entre pas dans ces détails ! Il exerce une pression, une pesée, une poussée, peut-être simplement une traction, allez z’y voir ?

Et tout à coup, un déluge s’accomplit.

Quelque part, dans les hauteurs, une vanne s’est ouverte et un torrent de sable s’écoule sur moi.

— Qu’est-ce que tu viens de déclencher, espèce de branque ! hurlé-je. Y a du sable qui cataracte !

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18

Ce qu’est un ton interplanétaire ? Ben faites-vous réciter une fable de La Fontaine par ce mec et vous comprendrez.

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19

Note pour l’imprimeur : J’ai bien écrit « électroque » parce que je ne trique plus depuis que la môme m’a épongé.

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20

Bien que ça s’écrive San-Antonio, ce qui inciterait à prononcer San-Nantonio, voire à la rigueur, San-Hantonio, ils disent tous San-Tantonio. Alors, allons-y pour la tante Onio, je m’en tamponne. Et puis aussi, quand ils m’écrivent ils m’oublient le tiret. Je m’écris San-Antonio et pas San Antonio comme la ville texane. C’est ce menu trait de deux millimètres qui représente mon génie. Alors j’y tiens ! Cela dit, c’est pas la peine qu’ils m’écrivent.