Elle mate.
— Misise Farragus !
« Ça me donne à choufleurter. Tu te cassais avec la grognace du milliardaire, sans me prévenir. Ça voulait dire quoi t’est-ce que ? Je tire mes plans de la comète.
« Le gars San-A. est embarqué dans sa béchamel, me dis-je. Il m’a pas alerté parce qu’il comptait que je vais le suivre. Et il a l’air emmouscaillé du fait que j’ai déserté mon poste. J’sus un criminel de m’embourber une frangine au lieu de surveiller l’abord des parages et des environs. Fallait que je réparasse l’abbé vue. Sauvé par le phosphore, bibi, toujours. « Ils sont allés retrouver le mari » me disais-je. Je les recoincerai là-bas. Je demande à ma petite Blanche-Neige de me piloter aux usines Farrajules. Elle accepte mais au paravent faut qu’elle reporte la voiture de livraison à son employeur. Bon, je la suis. Seulement, cette garce, elle y mijote une plombe chez son négrier. Je me sentais pousser des champignons sous les panards. J’avais envie de laisser quimper et d’aller moi-même chez Farragonze, seulement, tu ne l’as sans doute pas remarqué, mais question de la langue, ça coince un peu. J’ai donc attendu. Elle me rejoint enfin. On traverse la cité, comme ils disent. Et puis, juste comme on s’arrête devant l’immense burlingue de notre client, Dolly m’écrie :
— It is mystère Farragus !
« Un grand type beau, aux cheveux grisonnants, montait en bagnole. Je l’ai suivi des heures, t’entends, Mec ? Des heures… Il avait une tripotée de rancards à travers le pays. Dans d’autres usines, dans d’autres bureaux. Dolly m’a laissé quimper, biscotte son travail… Je pilais la faim, et cette carne de Farrazigoto s’arrêtait toujours loin d’une boîte à hotte-gogues. Vers le milieu de l’après-midi, enfin, il s’est pointé à la sablière… »
Je sursaute.
— Quoi !!!
— Ben ouais, il est venu à la sablière, devant la drague. Il pilotait lui-même personnellement son auto. Il y est arrivé le premier. Il a descendu et s’est mis à fumer. Comment je m’ai arrangé pour pas qu’y m’retapisse ? Je l’expliquerai jamais. Le bol, quoi ! Il semblait nerveux, préoccupé, je suppose qu’il s’est pas gaffé que je lui filais le dur. Au bout d’une demi-heure, une pompe est arrivée. Dedans y avait toi. Y t’ont escaladé sur la drague et t’ont descendu dans l’intérieur. En t’voyant, Mec, mon raisin n’a fait qu’un tour. Je t’ai cru clamsé. Ce coup de vape que j’ai pris, mon n’veu ! Seulement, quand par la suite une gonzesse s’est dessapée et qu’on l’a basculée dans tes appartements, j’ai pigé que tu vivais et que ces brigands te jouaient l’air de la séduction.
— Et Farragus, pendant ce temps ?
— Il s’est pas attardé. Il a fait un concile-à-bulle avec les pieds nickelés, puis il est reparti. Voilà toute la genève de l’histoire, t’es au Purodor, maintenant.
— Nous aurions dû rester là-bas, soupiré-je. C’était le seul moyen d’en savoir davantage : suivre ces petits rigolos.
Son Altesse grassissime hausse les deux bosses qu’on pourrait prendre pour un vilain rembourrage de tailleur, mais qui, en fait, constituent ses épaules.
— Commode de filer des ganstères sur un chemin en impasse sans leur attirer la tension. Avec ça qu’on est désarmés, avec même pas le catalogue Manufrance pour les intimider ! Écoute, gars, notre peau vaut ce qu’elle vaut, mais elle prévaut ! Je commence à en avoir jusqu’aux sourcils de la mission du Dabuche. Vingt-quatre heures sans jaffer, c’est des esploits dont auxquels j’ai le regret de pas pouvoir me permettre. Ma constitution commande !
Pour lors, mes petites coquines, votre San-Antonio bien-aimé (du moins l’espéré-je) pousse une exclamation dont je ne sais plus si elle est « merde », « nom de Dieu » ou « nom de dieu-de-merde », mais enfin la chose revêtant une importance secondaire, voire même tertiaire, je continue en laissant cette question aussi pendante qu’une quéquette de mulet.
Mon exclamation annonce une idée que je crois bonne.
— Caisse y t’prend ? s’informe l’Auzaguets.
— Continue, continue ! enjoins-je. Tu traverseras Miami Beach, ensuite tu ralentiras lorsque nous aurons dépassé l’alignement des hôtels, je te guiderai.
Le camarade Bérurier renifle des humeurs mauvaises et grogne :
— Si tu me guides pas dans un coinceteau où y aura de quoi bouffer, il est rigoureusement certain que je ferai des malheurs.
Une chanteuse « blouse » sévit à la télé des amis Black au moment où nous sonnons. Elle chante un truc délicat, dans lequel il est question d’un oiseau qui ressemble à l’amour (ce que je conçois parfaitement) et qui va se noyer dans l’infini du ciel consécutivement[23] à la mort de son oiselle. C’est, comme vous le voyez, frais, emplumé et azuréen. Exactement le genre de mélodie qui vous aide à digérer vos harengs-pommes-à-l’huile ou les considérations de votre belle-mère sur le comportement du gendre actuel.
La pigeonnante (ça tombe au poil — ou aux plumes — avec la chanson) Barbara vient délourder. Elle est en peignoir de satin bleu et elle a mis un bandeau blanc dans sa toison couleur d’acajou sombre.
— Tony, chéri ! glapit-elle en me reconnaissant.
Et vous savez ce qu’elle fait ? Elle me saute au cou, en brave petite fille qui retrouve son papa rentrant de tournée.
Grosse galoche ! Sa robe de chambre s’est écartée. Elle a la bonne idée d’être nue là-dessous. Elle se frotte à moi comme la moule à la coque du barlu resté longtemps à quai.
— Comme c’est amour de venir me voir ! fait-elle, sitôt qu’elle a récupéré sa langue et sa respiration. Si vous saviez ce que je pense à vous depuis l’autre jour ! C’est merveilleux de vous retrouver ! Et justement mon gros sac qui n’est pas là ! Rentrez vite !
— Où est-il ? m’informé-je.
— À une réunion des anciens !
— Des anciens quoi ?
— Je ne sais pas.
Les bonshommes, à peine franchi le cap de bonne espérance de la trentaine, c’est ça, leur marotte : les réunions d’anciens quèque chose. Les anciens de l’école, ceux du régiment. Les conscrits. Les charcutiers. Les notaires. Les ceci-cela ! Les anciens pétomanes ! Les anciens musiciens ! Toujours nouveaux cons, quoi qu’il advalsedevienne.
La porte n’est pas refermée que Barbara me rembrasse.
— En somme, remarque Béru, vous faites exactement comme si vous vous connaîtriez déjà ?
La voix du brave Saint-Bernard requiert l’attention de la chère femme. Elle se désunit provisoirement de moi pour se tourner vers le Mastar.
— Mon ami, Alexandre-Benoît, présenté-je.
— How do you do ? demande-t-elle à Grasdube, sans prendre la peine de refermer son peignoir béant.
Sa Majesté lui serre la louche avec empressement.
— Je do très véry vouelle, ma petite chatte, assure-t-il. Ça fait plaisir d’être accueilli comme la bonne de franquette. Vous me rappelez quand j’allais au claque du chef-lieu avec mes copains. Tenez, y avait une sous-mactée qui vous ressemblait. Lola, elle s’appelait. Charmante femme qui rechignait pas de mettre le cul à la pâte les jours de pointe.
Il avance vers elle une main goulue, les ardeurs de sa petite blanchisseuse noire ne paraissent pas avoir endormi les sens de notre valeureux ami.
— Comme vous, reprend-il, Lola avait les poires-curés terminées par des cabochons mauves. Et puis un grain de beauté dans la vallée de Chevreuse. Brèfle, ce pût être votre sœur de lait.
« Même les z’hanches ont une chute identiquement pareille. En forme de contrebasse à crins.
Il lui roule une pelle.
— Hmm, y a bon Banania, ça c’est du meuble offert par l’Ours bleu Butagaz ! apprécie le Vorace.
23
Je raffole des adverbes. Si vous avez de vieux adverbes dont vous ne vous servez plus, dans votre grenier, envoyez-les-moi, je les repeindrai. On arrive à faire de très jolies phrases à l’aide d’adverbes défraîchis, ou même de vieux adjectifs pris adverbialement.