Elle raccroche.
— C’était O.K. ? me demande Julia.
— À mon avis, ça doit valoir 20 sur 20, mon chou.
Béru radine en brandissant un pistolet capable de percer vingt coffres-forts disposés à la queue leu leu[27].
— T’as vu comment ils sont outillés, les collègues d’ici ? Pas étonnant qu’ils nous gagnent nos grandes guerres avec des engins pareils !
Il soupèse l’arme et en fourbit le canon avec sa manche après l’avoir frotté contre les ailes (déployées) de son nez pour le graisser.
— Je le garderai en souvenir, annonce-t-il. Et, par testament, je le légaliserai au musée de l’armée.
Je déclare à la Fondation Bérurier que l’heure des rêves n’a pas encore sonné. Nous quittons la maison presto car la « Résidence » n’est pas très éloignée de la Black’s house et Farragus risque de se pointer d’une minute à celle d’après.
La nuit est claire comme un exposé de M. Giscard-Destin.
Des étoiles tremblotent de trouille au-dessus de Cap Kennedy. De part et d’autre de la crèche à Tonton Blacky d’autres espèces de cottages se pressent. En face, comme précisé plus haut, il y a le « Collin’s Motel ». Un truc pour touristes décheux, style case de l’oncle Tom. Ce pourrait être original, l’ennui c’est que ça fait vraiment case. On a bâti ce motel à l’éconocroque. Une haie de palmiers nains sépare les constructions de la route.
— Tu vas aller attendre dans la bagnole, Gros, recommandé-je. Moi, je me planque derrière ces touffes de palmiers avec Julia.
Le Proéminent se caresse le lobe.
— En somme, t’espères quoi donc ? demande-t-il.
— La venue de Farragus, tout bonnement. Lui seul a les bras assez longs pour écraser le coup avec les flics. Nous savons qu’il veut tenir la police à l’écart de cette affaire, donc, lorsqu’il apprendra ce qui vient de se passer, il se démènera pour que puisse se poursuivre sa politique du silence. Il doit sûrement avoir dans sa manche une tripotée de sénateurs, de gouverneurs, de chefs de police auxquels il téléphonera pour museler nos deux matuches. De la sorte, nous serons peinards côté poulets, ce qui est appréciable.
Pépère cligne de l’œil.
— Mince, on dira ce que tu voudras, mais t’en trimbales plein la cafetière, Mec, complimente mon ami. Et ton marc de caoua n’est pas éventé.
Tenir une planque dans ces conditions, croyez-moi, c’est du bonheur. Au milieu de notre palmeraie (au beurre noir) miniature, on fait un peu couple de lièvres, Julia et bibi. On est lièvre à lièvre.
Nos chaleurs animales se confondent. Il y a communication directe ; surtout que cette petite salingue me palpe doucettement la tubulure, profitant de ce que je n’ai pas ma pleine liberté de mouvement. Deux gerces qui te violent au cours de la même soirée, avoue que ça fait un peu beaucoup. C’est pas le répondant qui me manque, je vous rassure, mais la quasi-répétition du procédé me confond. De nos jours, la gonzesse est devenue escaladeuse. Autrefois elle chichitait à bloc pour te faire croire à des vertus. Te rebuffait, appelait maman, griffait au besoin. Quand tu lui escaladais le mont de Vénus, t’éprouvais franchement un sentiment de victoire. Maintenant, tout a changé. C’est le mâle qu’est convoité et qu’on renverse. Les garçons pas trop locdus de leur personne doivent protéger leur vertu. Croiser les jambes en se coinçant bien Coquette. Porter des slips en cottes de mailles. Rester vigilants du devant et de l’arrière, because les pédoques aventureux. Le temps que tu t’inclines pour regarder si ton pneu est bien gonflé et tu dérouilles un trognon dans le prosibe. Tu lèves les bras pour choper quèque chose sur une étagère et déjà une main plonge dans ton calbuche plus vite qu’en un bénitier. Il est traqué, le julot d’aujourd’hui. Ses bas morcifs surchoix éveillent toutes les cupidités. L’onanisme est en perte de vitesse ; fatalement, il a plus le temps de traiter sa petite affaire de la main à la main, le garçon moderne. On lui va au-devant du désir. On l’assèche comme marais Pontins. Ne sait plus à qui donner de la glande. L’est dévasté fondamentalement. Ses érections crottées en bourse. N’a plus le temps de se refaire une santé, d’un assaut à l’autre. On l’exprime comme l’hévéa. Le pin des Landes ! Il a ses petits godets accrochés au tronc pour recueillir la précieuse gomme. En permanence. Ça tourne au goutte à goutte. On le déperfuse.
— Le voilà ! soufflé-je.
La môme ne répond pas car elle a la bouche pleine. Une bagnole longue comme un wagon de chemin de fer s’avance lentement.
Puis s’arrête devant la porte des Black (que j’ai laissée entrouverte). Ils sont trois à l’intérieur. Deux devant, un derrière. Celui de l’arrière, c’est Neptuno. Les deux gars de l’avant sortent simultanément, comme dans les cortèges officiels. Deux diables jaillissant de leur boîte, ainsi que l’écrivait Alfred de Monterland dans Rustica, y a pas si longtemps.
Je tressaille. Non pas à cause de la caresse singulièrement hardie que m’aventure Julia, mais parce que je reconnais l’un des deux gorilles de Sa Majesté Farragus Ier.
Rêvé-je ?
Point du tout ! Vous n’ignorez pas ce que je pense de l’irrationnel.
Le gros balèze en question n’est autre que Beulmann, l’homme qui nous a accompagnés à Miami Beach. Mme Farragus et moi, au début du tantôt.
Oui, je dis bien : Beulmann. Vous vous rappelez qu’il est tombé criblé de balles sous nos yeux, en pénétrant dans la chambre de Pearl ?
Eh ben c’était de la frime, mes copines. De la poudre aux châsses !
Une mise en scène… Comme le reste.
Le reste, c’est-à-dire le coup de téléphone de Neptuno à sa fille. J’y ai beaucoup repensé : un montage sonore. Le Milliardaire a téléphoné en play-back. On avait « préparé » un enregistrement AVANT que je kidnappe Pearl. Neptuno voulait faire croire que sa môme se trouvait toujours à la « Résidence » puisqu’il a fait réaliser cet enregistrement. Donc il savait qu’elle allait en partir !
Sidérant, hein ?
Je m’y perds. Vous aussi, bien sûr, mais vous avez l’habitude. Somme toute, je remplace un casse-tête par un autre. Des devinettes télescopiques ! Il va en sortir encore long, comme ça ?
Beulmann ouvre la portière à Farragus qui sort de son véhicule avec une souplesse chabandelmienne. Les trois personnages s’approchent de la porte et sonnent. Depuis ma planque, je perçois le timbre mélodieux. Je vois la scène en pointillé à cause des bagnoles déferlant entre eux et moi.
Comme ça ne répond pas, et pour cause, ils poussent la lourde et entrent.
— À moi de jouer, dis-je à la gosse après lui avoir retiré mon féminin de pin de la bouche[28]. Va rejoindre mon ami dans la bagnole, là-bas en face de la roulotte à hot dogs, et dis-lui de suivre discrètement Farragus lorsqu’il partira.
Après quoi, je m’élance hors de ma cachette végétale pour gagner l’automobile du milliardaire. Par veine, la malle de son bolide s’ouvre sans l’aide d’une clé. Je m’enfourne à l’intérieur. Je rabats le couvercle. Ce coffre est immense. On y filerait une demi-douzaine de Jacques Soustelle sans mal, c’est dire si un homme seul y a ses aises. Extirpant mon canif de ma poche, je me mets à percer un trou dans le fond de la malle, afin d’être en communication avec l’habitacle de l’auto.
Me reste plus qu’à attendre.
Et à espérer qu’ils n’ouvriront pas le coffre.
Le plus surprenant, c’est que je manque de m’endormir tant est profonde ma fatigue. Ces deux dernières journées furent rudes, comme eût dit l’aimable Damien. L’immobilité et l’obscurité m’enveloppent d’une langueur monotone. Bientôt je drague dans des limbes indécis, perdant la notion du temps. Ma somnolence s’accentue. Je suis bien. C’est capitonné…