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San-Antonio

En long, en large et en travers

Roman

À mes lecteurs, en général,

et à ceux qui m’écrivent, en particulier.

S.-A.

Avertissement

Tous les personnages composant ce livre sont authentiques.

Les personnes qui croiraient se reconnaître me causeraient un grave préjudice et je n’hésiterais pas à leur administrer, par voie de justice si besoin, la preuve de leur inexistence.

S.-A.

Première partie

SANS LAISSER D’ADRESSE

CHAPITRE PREMIER

Visite

Je suis dans mon bureau particulier, celui que l’administration met gracieusement à ma disposition, et qui sent le papelard moisi, les pieds de Bérurier et le mégot fétide de Pinaud, lorsque l’historiette ci-après démarre sur les bouchons de roue.

Au moment où ce chapitre premier se constitue, je suis occupé à étudier le rapport d’un de mes hommes, lequel rapport concerne les plans d’un nouveau nougat dont le prototype va être essayé par le club des centenaires de Montélimar. Le gouvernement s’entoure, non seulement d’une bande de crêpes, mais d’un système de sécurité afin que les essais se déroulent normalement. On ne sait jamais ! Dans la course aux armements, la France qui vient en tête des constructeurs de nougat à carburant solide est particulièrement visée par les observateurs étrangers (lesquels ne sont pas toujours honnêtes bien qu’ils achètent leurs bésicles chez les frères Lissac) et la DST redoute un sabotage, dont l’effet serait désastreux pour notre pays (en plein redressement depuis qu’il prend de la cantharide).

Le dossier que je compulse m’apprend que mon messager a pris toutes les dispositions adéquates. Il a fait vérifier les dentiers des centenaires désignés pour les essais ; il a fait cerner la fabrique de nougat par un cordon ombilical de gardes mobiles ; il a disséminé des hommes à nous en uniforme d’agent secret dans la foule et les hommes chargés de la manutention du nougat expérimental sont triés sur le volet par des gens habitués à trier les lentilles.

Rassuré par ces mesures d’exception, je réfléchis. Les rouages de mon cerveau grincent comme la girouette du clocher dont le curé ne mangerait pas assez de salade… Et voilà que tout à coup je m’aperçois que ce n’est pas le culbuteur de ma matière grise qui fait ce bruit, mais le téléphone, et qu’au lieu d’étudier le plan de défense du nougat, je dormais sur la dernière édition du Monde, ce qui, je l’espère, ne surprendra personne, et surtout pas M. Robert Kemp (de l’Académie française par contumace).

Donc mon bigophone se met à grelotter. Je dois dire que les burlingues ne sont pas très chauffés. J’empoigne fermement l’ustensile à distiller des gentillesses et j’ouïs le planton[1] m’annoncer qu’une jeune dame désire m’entretenir.

Je lui dis de m’amener ce spécimen de propagande, et il se hâte, sachant que plus mes visiteuses sont jeunes et jolies, moins je les fais attendre ; la beauté devant, à l’inverse de la vengeance, se manger très chaud.

La dame annoncée à l’extérieur entre donc et je recule. Non parce qu’elle me fait peur, mais parce que je tiens à la considérer dans son ensemble, depuis ses fondations jusqu’à son chapiteau.

Croyez-moi, mes chéris, elle vaut le coup d’œil. Et peut-être davantage !

Pour la décrire, il faudrait des termes (à propos, vous avez payé le vôtre ?) qui n’existent pas dans le Larousse (en un seul mot). Je vais essayer pourtant, puisque les tâches les plus difficiles ne me rebutent pas.

Cette déesse a une taille comme un rond de serviette ; des flotteurs comme on n’en voit qu’en Cinémascope (dire que le mec qu’a inventé ça s’appelle Chrétien) et un valseur monté sur amortisseurs à bain d’huile qui vous flanquerait, comme dit Béru, une crise d’antiquaire ! Laisser un petit lot pareil en circulation est d’une témérité dont le préfet de police porte seul la responsabilité !

Outre ces richesses naturelles, la visiteuse est brune, elle a la peau dorée, des yeux clairs, une bouche à faire des bips (façon spoutnik) et un sourire signé Gibbs qu’on aimerait à brouter séance tenante.

Ce miracle en déplacement s’assied sur la chaise que j’ai la présence d’esprit de lui désigner, croise ses jambes, ce qui me court-circuite le bulbe rachidien, et énonce d’une voix tellement mélodieuse qu’en l’entendant mâme Callas se ferait poser des points de suture sur les labiales histoire de reposer les étagères à mégots du président de la République italoche.

— Ainsi, c’est bien vrai : vous existez ?…

Ce à quoi je lui rétorque que, n’ayant pas encore reçu de lettre de faire-part à mon nom, je ne nourris aucun doute sur ce point.

Elle accentue son sourire dont l’éclat nécessite l’emploi de lunettes de soleil.

— J’ai lu vos mémoires, dit-elle. Je croyais que vous étiez un héros purement imaginaire !

— Grave erreur, répondis-je. Vous ne trouverez jamais plus concret que moi !

Là-dessus je me dis que cette aimable dame n’est pas venue ici uniquement pour s’assurer que j’appartiens bel et bien à la maison Viens-Poupoule.

Je lui pose la question. Du coup le fin sourire qui voltigeait sur son visage comme une blanche mouette dans un ciel d’été[2] s’évacue par la sortie de secours. Ses yeux s’assombrissent. Elle crispe ses douces mains sur sa jupe de flanelle grise.

— Je viens vous trouver parce que…

Là elle observe une minute de silence. Silence d’ailleurs relatif car, dans le burlingue d’à côté, le gars Bérurier vient d’entonner à plein registre la Trempette de Jéricho, hymne en quinze couplets ou un tombé.

— Parce que ? insisté-je aimablement.

— Parce que j’ai peur, dit-elle.

Alors là, les potes, je commence à me demander si je suis lucide (comme la mère Maure[3]) ou si la dame qui me fait vis-à-vis vient d’avoir un lapsus. Parce que, enfin, la déesse carrossée grand sport qui se tient devant moi a l’air d’avoir tout ce qu’on peut imaginer, sauf la trouille.

— Peur de quoi ? interrogé-je courageusement, prêt à lui proposer une tapette de mes amis pour le cas où une souris serait la cause de cette panique !

— Je crains que mon mari soit mort !

— Et son fantôme vous menace ?

Ma boutade lui monte au nez.

— Vous avez tort de plaisanter avec ça, m’sieur le commissaire.

Bon ! Le San-Antonio rengaine son sourire à la chlorophylle.

Elle porte le coup de grâce à mon hilarité en ajoutant :

— Je suis Mme Réveillon ! Vous connaissez ?

Bonne année les gars ! Réveillon, tu parles si je connais. Les conserves Noël Réveillon ! Le monsieur en question doit peser son milliard, même lorsqu’il vient de se moucher. Et ce fossoyeur de sardines aurait disparu ? Pourvu qu’il n’ait pas eu l’idée baroque de se mettre en boîte…

Dans le bureau voisin, Béru ne chante plus, par contre, il rit à gorge d’employé, sans doute parce qu’il vient de se raconter une histoire qu’il ne connaissait pas ?

— Racontez un peu, madame Réveillon…

— Chaque vendredi matin, dit la charmante personne, mon mari part à son usine de Montreuil. Il revient le samedi à midi et nous allons passer le week-end en Sologne, chez des amis…

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1

Lequel pousse la conscience professionnelle jusqu’à s’appeler Bombard.

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2

Mon côté poète-poète qui ressort !

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3

Ça y est ! V’là que je commence à débloquer. Ici Radio-Calembour, j’émets en 140 de large ! Avec réduction de fréquence de dix pour cent pour les imprésarios et les familles nombreuses.