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Lorsque je m’assieds à son chevet, il ouvre un peu les yeux.

— Pouvez-vous parler, m’sieur Réveillon ?

Ses lèvres s’avancent lentement sur un « oui » imperceptible.

— Je suis commissaire de police… J’ai plusieurs questions à vous poser…

Il a un très léger mouvement de bouille.

— C’est Lathuil qui vous a kidnappé ?

— Oui.

— Il vous a entraîné dans sa villa inhabitée du Touquet ?

— Oui…

Ce ne sont pas des « oui », mais des bulles d’air qu’il lance… À moi de les interpréter.

Le lieutenant a ôté son casque ; il le tient sous le bras, comme le capitaine de l’équipe de foot venant de gagner la coupe de France. Lui, il s’embête. Il n’a pas l’habitude d’interroger des êtres mourant d’inanition. Son job, ce sont les grandes routes, les incendies de ferme, etc.

— Là, il vous a maîtrisé, et vous a demandé de lui signer un chèque de cinq cent mille francs.

— Oui.

— Ensuite ?

Il fait un effort…

— D’abord refusé… Mais…

— D’accord, vous avez cédé. Et après ?

— Il m’a assommé… Puis dans une tranchée…

Il se tait. Il est out. Le lieutenant de gendarmerie me scrute avec réprobation… Il n’aime pas qu’on casse les nougats à un type en digue-digue.

— Je reviendrai vous voir dans l’après-midi, promets-je à Réveillon. Bon rétablissement !

— Merci…

Nous filons. Le gendarme me demande ce qu’il peut faire d’utile. Je lui dis que le mieux, c’est qu’il se mette à cheval sur sa cinq cents culbutée et qu’il foute le camp où bon lui semble !

Il obtempère.

Bon. À moi de jouer.

Tout en rejoignant l’Hôtel de la Manche, je dresse mon plan de bataille. Il est simple. Primo, réveiller mes comiques troupiers ; deuxio, retuber à Magnin pour lui demander d’effectuer une certaine vérification au sujet du dernier chèque ; troisio, foncer à la villa avec mes boys pour récupérer les boîtes restant dans la bagnole…

Il y a un codicille au troisio : faudra ouvrir ces boîtes. Pour ça, je me sens moins enthousiaste. Beaucoup moins !

Si le cœur vous en dit, venez vous faire inscrire au bureau d’embauche, mes agneaux. Plus on est de fous, plus on rit !

CHAPITRE XV

J’ai les lèvres gercées

— J’ai jamais été mêlé à un turbin pareil, affirme véhémentement le signor Béru, professeur de connerie à la faculté d’atrophie mentale de Dizimieu-les-Tronches (Isère). Alors v’là qu’à c’t’heure tu veux nous faire ouvrir ces sacrées boîtes ! J’ai pas seulement pris mon casse-croûte de dix heures ! J’ai le cœur sur les lèvres !

Pinaud renchérit, lugubre comme un Pierrot mal maquillé :

— Quant à moi, San-Antonio, je tiens à t’informer que de ma vie je ne remangerai des conserves.

— Comme ça tu n’attraperas pas le scorbut, lui assuré-je.

Béru hennit.

— Et tu te fous de notre bouille par-dessus le marka ! C’est charmant !

Je conduis d’un doigt négligent, comme chaque fois qu’une route est déserte, qu’il fait soleil et que j’ai résolu un problo compliqué. Les labours s’étendent à perte de vue comme des feignaces. Y a de l’émulsion dans l’air. Je suis content…

— Regarde-le, rouscaille le Gros. Regarde-le, Pinaud, y continue de se payer notre cigare !

Je me tourne vers lui. Sa face mafflue commence à se teinter de nouveau.

— Dis, cocu, t’as pas bientôt fini de la ramener ? N’oublie pas que je suis ton supérieur hiérarchique !

Il s’étouffe.

— Me traiter de cocu, comme ça, à bout portant ! Après ce que je viens d’endurer !

Nous arrivons au terme de notre voyage, ce qui stoppe ses doléances. Venant de lui ce sont (dirait-il) des condoléances !

La villa est toujours à la même place, n’ayant pas subi de raz de marée. Un silence épais comme du goudron enveloppe la nature épanouie dans ce soleil naissant.

Nous relevons le volet du garage et ouvrons le coffre de la bagnole pour y récupérer les caisses de bonnes conserves. Ensemble nous émettons un « haa ! » d’agonie. Les caisses ont disparu. On est revenu quérir la sale marchandise. « On », c’est-à-dire Lathuil !

Je mugis :

— Dites, bande de terreux ! J’avais pas raison de vouloir attendre ici, hier soir ? Quelque chose me disait que ce salaud reviendrait ! On n’aurait eu qu’à l’alpaguer gentiment. Mais non, Messieurs les mous-du-slip n’étaient pas de cet avis ! Je vais vous faire muter à la circulation, moi, tas de ratés ! Et pas dans la zone bleue qu’on vous filera ! Vous seriez pas assez évolués pour relever les compteurs de carton ! En faction dans le XIIIe, voilà où vous finirez vos jours de dégénérés…

La fureur m’étouffe. Les Crétin’s Partners baissent la rotonde.

— Allez, zou ! décidé-je… On n’a plus rien à matouzer par là…

— Mais…

Je remonte l’allée mangée par la mauvaise herbe, jusqu’à la villa. Je calte en faisant fissa jusqu’au cabinet de toilette et j’y trouve pile ce que je cherchais : des éclaboussures de savon à barbe sur le lavabo.

— Qu’est-ce que tu fais ? bêle Pinaud.

— T’occupe pas, fossile !

Tout ce qu’ils sont capables de fiche, c’est de me filer le train comme deux moutons sans mère.

Nous remontons dans ma tire et on remet le cap sur Montreuil.

* * *

Nous voici de retour à l’heure de l’apéritif. C’est ce que le Gros se hasarde à me faire remarquer d’une voix frêle de jouvencelle violée.

Je m’arrête à l’Hôtel de la Manche. Il manque y avoir une échauffourée, because le père Durandal qui est là, en train de siroter son douzième Cinzano, bondit à la gorge de Bérurier en le traitant d’une foule de noms qui défient l’imagination.

Il lui explique en termes démesurés qu’il n’est qu’un puant, un vénéneux, une déjection… Qu’il n’a pas le droit de vivre. Qu’il exerce le plus sordide des métiers et que lui, Durandal, l’évacuerait dans les latrines les plus proches s’il ne redoutait de se porter le fondement à l’incandescence.

J’arrête le flot d’éloquence à l’instant précis où le Gros cramponne un siphon avec l’intention marquée de le pulvériser sur la casquette du garagiste.

On s’explique. On raconte l’histoire du kidnapping. Et le roi de la culasse fêlée finit par offrir sa tournée.

— On vous a encore demandé de Paris, m’avertit Marthe… C’est un M. Magnin, comme hier. Il semble pressé.

Je cavale au déconophone.

Magnin doit avoir une vache nouvelle à m’annoncer car il éructe littéralement son « Allô ! » lorsque le standardiste lui a dit que je l’appelle.

— Patron ! bredouille le rouquin… Patron, c’est formidable. Vous avez vu juste sur toute la ligne… Je suis passé à la pharmacie et j’ai eu des tuyaux de première bourre… Ça s’est passé en 52 et on a renvoyé un petit potard à l’époque…

— Bravo.

— Mais y a plus fort…

— Oui ?

— Je viens du labo. Là aussi vous avez mis dans le mille… Ils sont formels…

— Parfait. Et Mme Réveillon, que devient-elle ?

— Rien. Je lui ai fait monter un repas. Elle se repose dans le bureau. Vous pouvez pas savoir ce que ça me fait. Si je me retenais pas…

— Eh ben, retiens-toi, bonhomme.

Je raccroche.

— Quel temps fait-il à Paris ? demande le Gros, lequel vide une assiettée d’olives en buvant son huitième godet.