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— Qu’il est dangereux d’élever des serpents ? J’aurais pu vous le dire.

— Nom d’une pipe ! J’avais également des serpents à sonnettes et des vipères. Un serpent venimeux n’est pas plus dangereux qu’un pistolet chargé – à condition de le manier comme il convient. Ce qui rendait ce serpent dangereux, c’était que j’ignorais ce dont il était capable. Si, dans mon ignorance, j’avais commis une erreur, il m’aurait tué d’une façon aussi naturelle et innocente qu’un petit chat donne un coup de griffe. Voilà ce que j’essaie de vous faire comprendre au sujet de Mike. Apparemment, c’est un jeune homme peu musclé, maladroit, fantastiquement ignorant mais intelligent, docile et avide d’apprendre. Mais, comme mon serpent, Mike est plus que ce qu’il paraît être. Si Mike ne vous fait pas confiance, il peut devenir bien plus dangereux que mon serpent-corail. Surtout s’il pense que vous allez faire du mal à un de ses frères, tels que Jill ou moi. »

Harshaw secoua la tête. « Duke, si vous m’aviez vraiment flanqué un coup de poing et si Mike était arrivé à ce moment-là, vous seriez mort avant même de le savoir, et sans que j’eusse pu l’empêcher. Mike se serait excusé d’avoir « gâché de la nourriture », à savoir votre carcasse musclée. Mais il ne se serait pas senti coupable de vous avoir tué : vous l’auriez contraint à prendre cette mesure nécessaire, et de peu d’importance, même pour vous. Car, voyez-vous, Mike croit que votre âme est immortelle.

— Moi aussi je le crois ! s’indigna Duke. Mais…

— Vraiment ? s’étonna Jubal.

— Mais certainement ! Je ne vais pas souvent à l’église, mais j’ai été élevé comme il faut. J’ai la foi.

— J’avoue ne jamais avoir compris comment Dieu pouvait s’attendre à ce que ses créatures trouvassent la seule vraie religion par la foi – c’est une façon bien négligente de diriger un univers. Mais, puisque vous croyez en l’immortalité, la probabilité que vos préjugés causeront votre départ de ce monde n’a pas de quoi nous inquiéter. Désirez-vous être enterré ou incinéré ?

— Par pitié, Jubal, cessez de vous payer ma tête.

— Je suis très sérieux. Puisque vous persistez à croire qu’un serpent-corail est aussi inoffensif qu’un simple serpent écarlate, je ne peux pas garantir votre sécurité. La moindre erreur pourra vous être fatale. Mais je vous promets d’empêcher Mike de vous manger. »

Duke répondit par un flot de paroles grossières et incohérentes. Lorsqu’il eut terminé, Harshaw dit avec humeur : « Bien, bien. Arrangez-vous avec Mike comme vous le voudrez. » Harshaw se pencha au-dessus du projecteur. « Je tiens à voir ces films. Aïe ! Cette saleté a failli me coincer le doigt.

— Il ne fallait pas forcer. Attendez…» Duke termina le montage, puis introduisit une bobine. Aucun des deux hommes n’aborda de nouveau la question de savoir s’il travaillait encore pour Jubal. Le projecteur était un poste stéréo avec adaptateur pour recevoir des films 4 mm stéréo plus son. Une minute plus tard, ils regardaient les événements qui devaient conduire à la disparition de la caisse.

Jubal vit la caisse voler vers sa tête, puis disparaître à mi-chemin. « Anne sera heureuse de savoir que les caméras confirment ce qu’elle a vu. Repassez la scène au ralenti. Duke.

— D’accord. » Il rembobina le film, puis annonça : « Ralenti au dixième. »

Duke éteignit le son, devenu inutile. La caisse flotta lentement des mains de Jill vers la tête de Jubal. Puis, grâce au ralenti, on put la voir diminuer de plus en plus jusqu’à sa disparition.

« Vous pouvez ralentir encore davantage, Duke ?

— Un moment. Quelque chose cloche dans le stéréo.

— Quoi ?

— Du diable si je le sais. Ça avait l’air normal, mais au ralenti l’effet de perspective était inversé. La boîte s’éloignait très vite, mais paraissait immobile par rapport au mur. La parallaxe…

— Peu importe, Duke. Passez donc la bobine prise par l’autre caméra.

— Ah oui, je vois… cela nous donnera la scène vue sous un autre angle et nous verrons ce qui clochait. » Duke changea le chargeur. « Je passe le début à vitesse normale, puis je ralentis la fin ?

— D’accord. »

La scène était identique, mais vue d’un point différent. Lorsque Jill empoigna la caisse, Duke mit le ralenti et ils la virent de nouveau rapetisser puis disparaître.

« Ce sont les caméras ! jura Duke. La deuxième est cassée aussi.

— Ah ?

— Mais oui. Celle-ci était de côté et nous aurions dû voir la boîte traverser le champ puis disparaître de l’image. Mais nous la voyons de nouveau s’éloigner comme si nous étions face à elle. C’est aussi ce que vous avez vu ?

— Oui, répondit Jubal. Elle s’éloignait droit devant nous.

— Mais ce n’est pas possible… pas sous deux angles différents.

— Qu’est-ce que cela veut dire, « pas possible » ? C’est ainsi que cela s’est passé. » Harshaw ajouta : « Je me demande ce que nous aurions vu si nous avions utilisé des radars doppler à la place des caméras.

— En tout cas, je vais les démonter pièce par pièce.

— Ne vous en donnez pas la peine.

— Mais…

— Les caméras sont en parfait état, Duke. Dites-moi, qu’est-ce qui se trouve à quatre-vingt-dix degrés de n’importe quoi d’autre ?

— Je n’aime pas les devinettes.

— Ce n’en est pas une. Cela me fait d’ailleurs penser à Mr. Carré au Pays-Plat[1], mais je vais y répondre. Qu’est-ce qui est perpendiculaire à tout ce qui l’entoure ? Réponse : deux corps, un pistolet et une caisse vide.

— Patron, vous vous moquez de moi.

— C’est pourtant parfaitement clair. Essayez de croire en ce que vous voyez au lieu de penser que les caméras sont fautives parce que vous n’avez pas vu ce que vous vous attendiez à voir. Passons aux autres films. »

Ils ne lui apprirent rien de nouveau. Le cendrier suspendu près du plafond était hors du champ, mais sa lente descente avait été enregistrée. L’image du pistolet était très petite mais il semblait qu’il avait disparu au loin sans bouger de sa main – ce qui était d’ailleurs normal puisqu’il n’avait cessé de le tenir fermement… si « normal » est le mot qui convient.

« Duke, je veux des copies de tous ces films. »

Duke hésita. « Je travaille toujours ici ?

— Comment ? Ah, ça… En tout cas, interdiction formelle de manger à la cuisine. Écoutez-moi, Duke, et essayez d’oublier vos préjugés.

— Je vous écoute.

— Lorsque Mike m’a demandé le privilège de manger ma vieille carcasse coriace, il me faisait le plus grand honneur qu’il connaisse – selon les seules règles qu’il connaisse. Ce qu’il a appris sur les genoux de sa mère, pour ainsi dire. Il me faisait un grand compliment, et me demandait une faveur. Peu importe ce qu’on pense au Kansas ; Mike se sert des valeurs apprises sur Mars.

— Je choisis le Kansas.

— Moi aussi, admit Jubal. Mais nous ne l’avons pas choisi librement – pas plus que Mike. On ne se débarrasse pas du conditionnement de l’enfance. Mettez-vous dans la tête que si vous aviez été élevé par les Martiens, vous auriez la même attitude que Mike à l’égard de ce genre de cannibalisme. »

Duke secoua la tête. « Je ne marche pas, Jubal. Sûr, bien des choses s’expliquent parce qu’il a eu le malheur d’être élevé par des primitifs. Mais cela, c’est autre chose. C’est un instinct.

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1

Allusion au roman d’Edwin A. Abott, Flatland, fantaisie mathématique très célèbre dans les pays anglo-saxons. Son action se déroule dans un pays où n’existe que deux dimensions. (N.d.T.)