Ça joue de la Mireille Mathieu au poste. À moins qu’il ne s’agisse d’Édith Piaf. Vous savez bien ? Piaf, cette petite bonne femme qui devait inspirer Mathieu et qui, à cause de cette semence, ne tombera pas complètement dans l’oubli. Les hommes n’ont pas la mémoire auditive. Les chanteurs, dès qu’ils la bouclent, on les oublie. L’oreille, c’est un conduit : rien qui y séjourne. Mozart, un peu, Beethoven et puis Brassens aussi dans un autre genre ; excepté ça, les mecs : un tuyau d’écoulement, je vous dis. Ça dégouline le long du tympan et ça va se perdre dans les semelles. Ça retourne à la masse. La cigale ayant chanté tout l’été… fut complètement oubliée dès qu’arriva l’automne ! Les bruits, c’est des ondes qui s’engloutissent à peine émises.
Je ne peux pas m’empêcher de lui caresser la joue, à Angélique. Des idées pas protocolaires me montent du soubassement. Je me dis qu’après tout, hein ? C’est p’t’être pas la peine d’être plus chaste que l’eunuque qui avait commis l’erreur de vouloir se faire circoncire par un tripier.
— Ce que je suis venu faire ?
Et la réponse me vient, discrète… Tellement que je me la pose délicatement sur l’étagère du haut pour pas qu’on y touche.
Je suis venu constater que parmi un tas de gens ayant défilé au Franc-Mâchon, seul Ambroise se foutait du fantôme. Il s’en tamponnait même au point d’apporter sa petite contribution personnelle au surnaturel.
Les autres fermiers, les proprios, les locataires, tout le monde mettaient les adjas, se cassaient rapidos, criaient pouce MEME AVANT LA VENUE du cousin de Béru. Et puis le père d’Angélique se pointe, loue la ferme, se file des boules Quiès dans les feuilles pour pas entendre les manifestations de l’au-delà, et décide d’acheter le domaine.
Esprit fort ? Cupidité paysanne ? Ou bien…
— À quoi songez-vous ? gazouille le petit oiseau.
— À vous, lui dis-je, à votre famille, vous êtes tellement gentils… Vous habitiez la région avant de louer le Franc-Mâchon ?
— Nous demeurions en Normandie, du côté d’Évreux. Mon père faisait de l’élevage de poulets.
Elle éclate de rire.
— Bien qu’ils fussent pure race, ils étaient moins beaux que vous !
Dites, c’est gentil comme madrigal, non ? Un peu osé venant d’une jeune fille, mais bien tourné.
— Et ça s’est fait comment, votre installation ici ?
— Un ami de régiment de papa cultivait la ferme avant notre prédécesseur.
— Le Franc-Mâchon ! m’égosillé-je.
— Oui. On se voyait de temps en temps… Ça donnait à mon père envie de se lancer dans la grande culture.
— Il vous parlait du fantôme, l’ami en question ?
— Je ne me rappelle pas, j’étais petite, vous comprenez. Mais je suppose que oui.
— Pourquoi le copain de votre père a-t-il abandonné la ferme ?
— Parce qu’il a hérité de son beau-père, il me semble…
— Et pourquoi votre papa n’a-t-il pas profité de l’occasion ?
— Il a posé sa candidature, mais le propriétaire avait trouvé quelqu’un de son côté et ne l’a pas retenue. C’est seulement lorsque notre prédécesseur est parti quelque temps après qu’on a repensé à mon père.
Je l’écoute babiller. C’est peut-être intéressant, tout ça ; et peut-être que ça ne l’est pas. Ainsi Ambroise venait au Franc-Mâchon bien avant d’en être le fermier… « Et alors ? », m’objecterez-vous avec cette inconscience qui ne fait pas votre charme. Eh bien alors, rien. Faut voir. Toujours est-il que la liste des suspects s’allonge, mes chéries. Elle s’allonge comme celle d’un cocktail. Je pensais que mes recherches allaient se circonscrire entre deux ou trois personnes ; en fait, les douteux, les possibles, les envisageables sont plus nombreux qu’il n’y paraît.
— Pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Vous soupçonneriez papa ?
Beaucoup de candeur dans sa question, mais une sorte d’amusement aussi. Cette perspective ne l’affole pas. Elle doit la trouver plaisante.
— Vous rigolez, Angélique…
— Pourquoi ? proteste-t-elle, après tout mon père a très bien pu faire le coup, non ? Vous savez, avant que nous habitions tous la ferme du Franc-Mâchon, il y est demeuré seul près d’un mois, pendant qu’on procédait à des travaux dans le corps d’habitation.
Elle vient de dire ça en italique, Angélique. Parole d’homme ! Et moi qui éprouvais du remords à lui tirer les vers du naze ! J’ai beau être poulaga, ça me flétrit toujours la conscience de cuisiner les enfants d’un suspect.
Loin de se formaliser, voilà fifille qu’en rajoute. Ça l’amuserait donc tellement de voir son père grimper menottes aux pognes dans un fourgon cellulaire sous le crépitement des flashes ?
Je vais vous dire une bonne chose, mes amis : y a plus d’enfants !
Progressivement, l’époque a désensibilisé les fibres liliales et les mômes, tels les fruits, ne se souviennent plus, sitôt tombés de la branche, des arbres qui les ont portés.
Oh, dites donc, pardon ! C’est drôlement littéraire, ça !
À ce propos, faut que je prévienne messieurs les Concourt : s’ils me décernaient leur prix et que je sois pas chez moi, ils n’auraient qu’à le glisser sous la porte ou le poser sur le paillasson.
CHAPITRE III
De retour à la ferme, j’apprends qu’Ambroise est dans les champs avec sa fine équipe d’intellectuels d’écurie (la vie continue, comme le souligne avec un grand soupir Marthe, son épouse) ; en revanche, le Gros est levé. Il est détendu et ses joues ressemblent à du jambon de Paris fraîchement entamé.
— D’où tu viens-ce ? m’interroge-t-il avec un je-ne-sais-quoi de goguenard dans l’inflexion, car il a vu Angélique descendre de ma pompe.
— Visite au notaire de la famille pour connaître les tenants et les aboutissants, compte-rends-je.
— T’as appris du neuf ?
— Trois gouttes !
— Si peu qu’il y en ait, ça fait tout de même plaisir, chantonne le Guilleret.
— T’as l’air en pleine bourre, ce matin ? observé-je.
Il acquiesce :
— Je me sens fraise et adipeux[25].
— Alors on fait le point fixe et on décolle ! décidé-je.
Une bise à m’man qui s’apprête à faire une grande promenade champêtre dont elle reviendra, je suis sûr, avec un bouquet tel que vous ne trouverez le pareil chez aucun fleuriste.
Une plombe plus tard, on débarque à la grande volière et je monte dare-dare au labo. Mathias, le rouquin rapatrié de Lyon, se livre à un délicat travail d’agrandissement photographique. Partant d’une minuscule épreuve, il est en train de confectionner un grand portrait en couleur.
Ce dernier représente un bébé maladif, au teint de pêche-abricot, au front trop bombé et au regard décourageant.
— Qu’est-ce que c’est que cet avorton ? demande le Gros, un pensionnaire de bocal, le croisement d’une guenon avec un employé du gaz ou les conséquences d’une trop forte dose de thalidomide ?
— C’est mon petit dernier, annonce cette brave lampe à souder.
— Bel enfant, rectifie Béru sans se départir, une vraie réclame pour la Blédine et la vitamine de l’abbé 12. Tout ton portrait, Rouillé. À croire que tu te l’es tricoté tout seul.
Rasséréné par cette impudente volte-face, Mathias demande tout en vaporisant du rose-bébé sur les joues concaves de son lardon :
— Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Je viens te poser une devinette, heureux père, l’attaqué-je. Combien de temps faudrait-il pour que la barbe d’un type au système pileux moyen atteigne un mètre quarante-deux ?