Un désagréable filet glacé coula le long de l’échine de Fiora. Ce misérable avait appuyé sur le mot « convaincu » au point de lui faire peur.
– Je n’étais pas cachée, mais je m’étonne tout de même qu’Agnolo Nardi vous ait fait ses confidences.
– Il n’y était guère disposé. Il s’est même laissé griller quelque peu la plante des pieds. Pas trop, rassurez-vous ! Nous avons eu une bien meilleure idée en menaçant de faire subir le même sort à sa femme. Il est devenu beaucoup plus bavard ! Et, bien sûr, nous avons veillé à ce que l’on ne vous envoie aucun message. C’est à la suite de cela que j’ai eu le plaisir de vous voir à Tours.
Horrifiée, révulsée d’horreur et de dégoût, Fiora, toutes griffes dehors, bondit comme une panthère furieuse à la gorge du misérable.
– Vous avez osé ça ? En plein Paris ! Attaquer le meilleur des hommes, la plus douce des femmes ! Qu’en avez-vous fait ? Répondez-moi ! Je veux savoir.
Surpris par l’attaque, l’homme qui étouffait déjà se défendait mollement. Les forces de la jeune femme étaient décuplées par la rage et elle eût peut-être eu raison de son ennemi si Domingo ne l’avait arrachée à temps. L’homme se laissa tomber sur le sol en massant sa gorge douloureuse. D’une voix enrouée, il déversa sur la jeune femme un torrent d’injures italiennes auxquelles, faisant appel à ses souvenirs, elle répondit avec brio. Un instant, la cabine se mit à ressembler à quelque marché de la péninsule où les disputes sont le pain quotidien. Fiora, un peu étonnée de ce vocabulaire imagé qui lui venait tout seul, se retrouvait florentine jusqu’au bout des ongles et Domingo eut beaucoup de mal à empêcher les deux adversaires de se colleter de nouveau.
– Foi de Montesecco ! hurla Gian-Battista, a-t-on jamais vu pareille mégère ? Une panthère ne serait pas plus méchante.
– Tu oses parler de méchanceté, misérable ruffian ? Je veux savoir ce qu’il est advenu de mes amis !
– Ils se portent comme toi et moi, mieux que moi peut-être. Dès l’instant où je savais ce que je voulais, ils ne m’intéressaient plus. Sois tranquille, ils pourront encore voler leurs clients. Quant à toi... estime-toi heureuse que je ne t’envoie pas à fond de cale. Tu vas rester avec elle, Domingo ! Si elle réussissait à s’échapper, sois certain que je ferais voler ta grosse tête noire, même si le pape la considère comme précieuse. Moi, je vous ai assez vus tous les deux.
Il sortit en titubant un peu, à la grande mais fugitive satisfaction de sa prisonnière, vite reprise par l’anxiété. Que pouvait lui vouloir le « vicaire du Christ » ? Pas grand-chose de bon, elle le redoutait. Elle avait fait échouer ses plans sur Florence et envoyé dans une cage de fer l’homme que Sixte IV avait chargé de poignarder le roi de France. Ce n’était certainement pas pour la couvrir de fleurs qu’il avait pris la peine de monter cet enlèvement. Peut-être le temps que durerait ce voyage mesurait-il celui qui lui restait à vivre ? Quelle autre vengeance que la mort pouvait exercer un pape ?
Soudain, une violente nausée souleva l’estomac de Fiora. Le lourd bateau qui atteignait la haute mer tanguait et roulait sur la longue houle atlantique. La jeune femme, aux prises avec un mal de mer aussi subit qu’imprévu, trouva tout juste la force d’aller se jeter sur sa couchette.
Certain désormais qu’elle ne bougerait même pas un doigt, Domingo sortit pour aller chercher de l’eau.
Deuxième partie
LES PIÈGES DE ROME
CHAPITRE V
LES GENS DU VATICAN
Sa Sainteté Sixte IV n’était pas de bonne humeur. Le mauvais temps qui sévissait à Rome depuis plusieurs jours, froid et humide, rendait plus douloureux ses rhumatismes et réveillait même, par instants, la goutte latente qui le tourmentait si souvent et si cruellement. Pour éviter une nouvelle crise, le pape avait déjeuné très frugalement de légumes et de laitages, sans le plus petit verre de ce vin des Castelli Romani qu’il affectionnait. Aussi son estomac criait-il famine tandis que, deux familiers sur les talons, il profitait de ce que la pluie avait fait trêve pour traverser la cour du Vatican et s’en aller inspecter le chantier de sa chapelle en construction.
Il allait à grands pas, enveloppé d’une cape doublée de renard, le « camauro », ourlé de fourrure, enfoncée jusqu’aux sourcils pour se protéger de l’air froid. Assez grand mais aussi large que haut, les traits durs, le nez dans la ligne du front, le menton agressif, la bouche serrée et l’œil inquisiteur, le poil grisonnant, son visage haut en couleur était rasé de près. Sa silhouette sans élégance, qui lui donnait toujours l’air d’être empaqueté dans ses vêtements, lui conférait tout de même – et il le savait – une impression de force qui n’était pas dépourvue de majesté.
En dépit de ses genoux douloureux, Sixte escalada assez facilement les matériaux qui encombraient le chantier. Le travail n’avançait pas à son gré. Depuis plus de quatre ans que cette chapelle[viii] était commencée, il n’était même pas encore question du toit et le pontife ne s’était déplacé que dans l’intention de dire leur fait aux gens chargés de l’ouvrage. Quand il éprouvait une contrariété, il aurait fallu autre chose que ses vieilles douleurs pour l’arrêter. En outre – et ses familiers le savaient –, il n’aimait rien tant que se mettre en colère.
Pour cette fois, il n’avait pas tort. Cette chapelle, il l’avait entreprise pour donner au Vatican un lieu de culte digne du trône de Pierre, une vaste enceinte où la pompe papale pût s’étaler à l’aise, chose impossible dans la vieille basilique où reposait le tombeau du prince des Apôtres. Ce n’était qu’une vieille église décrépite, à peine plus imposante que l’église d’un curé de campagne avec son clocher de travers et son toit en pente sur trois étages de voûtes en plein cintre. On avait bien effectué quelques réparations, mais l’ensemble demeurait affligeant et surtout plein de courants d’air. La nouvelle chapelle serait noble, très haute pour que la musique et les chants pussent y prendre toute leur ampleur, et magnifiquement décorée afin que les siècles à venir conservassent le souvenir du bâtisseur. Et Sixte, qui avait décidé de l’appeler chapelle de la Conception, espérait, en son for intérieur, que son nom y demeurerait attaché.
En voyant arriver le pape, les ouvriers qui travaillaient à vrai dire assez mollement se mirent à manier la truelle avec ardeur tandis que les grosses pierres s’envolaient au bout des palans. Dans l’espoir évident d’éviter l’orage qui les guettait et ne les manqua pas. Sixte IV se mit à vociférer comme un simple mortel, déployant en furieuses invectives sa voix qu’il avait forte, belle, puissante et douée d’une grande éloquence. Architecte et travailleurs se retrouvèrent bientôt à genoux dans la poussière et courbant humblement la tête en attendant que la bourrasque cessât. Même un pape devait reprendre haleine de temps en temps.
Profitant d’une accalmie, l’architecte Dolci plaida le mauvais temps, source de nombreuses maladies qui s’abattaient sur ses ouvriers.
– Ça suffit ! coupa Sa Sainteté. Tu as toujours de bonnes excuses toutes prêtes, signor Dolci. Mais moi je veux ma chapelle et je la veux vite. Je suis las d’attendre !
– Que Sa Sainteté prenne encore un peu patience. Les fenêtres se terminent ainsi qu’Elle peut s’en rendre compte, et j’espérais qu’Elle en serait satisfaite. Si hautes et si larges, ne sont-elles pas nobles et d’une grande beauté ?
Le pape, soudain, se mit à rire :
– C’est bien dans ta manière, ça ! Je te fais des reproches mérités, et tu t’arranges pour me tirer des compliments. Tes fenêtres sont belles, j’en conviens, mais un toit par-dessus me ferait bien plus plaisir. Je suis fatigué de voir la pluie tomber dans ma chapelle.