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C’était si surprenant que Fiora ne répondit pas tout de suite, essayant de réfléchir. Néanmoins, elle murmura :

– Votre bonté me confond, Monseigneur, mais, en allant chez vous, ferai-je autre chose que changer de prison ? Si vous voulez me secourir, aidez-moi à rentrer en France.

– Chaque chose en son temps ! Vous ne pouvez quitter Rome sans préparation. Votre fuite causera des remous qu’il faudra laisser s’étaler. Etes-vous si pressée de retourner chez vous ?

– J’ai un fils de trois mois. Son père est mort, et il n’a plus que moi.

– Gardez l’espoir et donnez-moi votre confiance. L’important est de vous mettre à l’abri. Ensuite, nous verrons à vous faire partir.

L’entretien était terminé. Le cardinal levait déjà une main étincelante de joyaux pour une bénédiction sous laquelle Fiora fut bien obligée de se courber, mais le respect n’y était pour rien. Simplement le souci des apparences, car elle en venait à se demander si cet homme au regard caressant était réellement un prince de l’Église. Fût-il venu seul et non escorté par mère Girolama qu’elle en aurait douté fortement.

– Réfléchissez ! murmura-t-il encore sans bouger les lèvres, mais réfléchissez vite ! Il se pourrait que le temps presse.

La simarre pourpre glissa le long des dalles blanches dans un doux bruit de soie froissée. Fiora regarda s’éloigner l’imposante silhouette du prélat entre les massifs de feuillage. Que cet inconnu dégageât un charme était indéniable, mais au fil des tribulations subies durant les deux années écoulées, la méfiance lui était devenue naturelle. Que le beau cardinal souhaitât se ménager le roi de France n’avait, à tout prendre, rien d’extraordinaire. Bien plus jeune que le pape, il pouvait convoiter le trirègne[xiii] et l’amitié de la France serait alors d’importance, mais cet avantage éventuel valait-il le risque certain qu’il courrait en donnant asile à une fugitive ?

Le temps était passé plus vite que Fiora ne le pensait et, à présent, le soleil se couchait dans un feu d’artifice et de longues traînées rouges annonçant du vent pour le lendemain. Sur ce fond sanglant, les arbres du jardin noircissaient et la jeune femme eut froid. Elle rejoignit le banc où elle avait laissé sa broderie, l’enferma dans un sac de toile et revint vers le cloître dont les fresques se décoloraient dans la lumière pourpre. Elle allait à pas lents, écrasée soudain par le sentiment de sa solitude, gagnée par la désespérante idée qu’elle était à jamais perdue au cœur d’un monde inconnu et hostile, truffé de pièges d’autant plus perfides qu’ils se cachaient sous des apparences séduisantes.

Le besoin de retrouver son bébé, la chère Léonarde et Péronnelle, et son Etienne tout bourru, et Florent qui l’aimait tant, et sa maison aux pervenches fut si violent tout à coup qu’elle passa un bras autour d’une colonnette encore tiède de soleil en s’y appuyant, tant elle avait besoin de s’accrocher à quelque chose de solide. Elle ferma les yeux, laissant les larmes couler librement.

– Ne pleurez pas ! chuchota une voix douce tandis qu’une petite main chaude se posait sur la sienne. Je suis venue vous chercher pour vous conduire à la chapelle car c’est l’heure de complies. Je chanterai pour le Seigneur, mais aussi pour vous !

A travers le brouillard des larmes, Fiora crut revoir Battista et l’entendre lui dire : « Demain c’est Noël et nous sommes tous deux des exilés. Si vous voulez je passerai la journée auprès de vous et je vous chanterai des chansons de chez nous. » Le temps avait passé mais ils étaient toujours des exilés : lui dans ces neiges de Lorraine où il avait choisi de s’ensevelir, elle sous ce soleil romain qui ne ressemblait à aucun autre.

Un élan la jeta au cou de la petite sœur Serafina, qu’elle embrassa :

– Pardonnez-moi ce moment de faiblesse que je n’ai pas su retenir, murmura-t-elle. Je pensais aux miens, à mon petit garçon...

– Le cardinal Borgia ne vous a pas apporté de mauvaises nouvelles, au moins ?

– Non. Pas vraiment mais, je vous l’avoue, je ne sais que penser. Si vous voulez, je vous en parlerai. Pour ce soir, merci, merci de votre amitié...

Elles se sourirent puis, se tenant par la main comme deux fillettes, rejoignirent la double file blanc et noir des dominicaines qui se rendaient à la chapelle.

En tant que sœur Serafina, la cousine de Battista pensait le plus grand bien du cardinal vice-chancelier que l’on disait fort aumônier, généreux et plein de mansuétude pour les péchés d’autrui, mais en tant qu’Antonia Colonna son jugement se nuançait curieusement. Elle était assez sage pour faire la part des choses, car la noblesse romaine n’avait aucune sympathie pour cette bande d’Espagnols venus de leur province de Valencia dans les bagages de l’oncle Calixte III. Tout les avait alors opposés aux Romains : différences de caractère, de mœurs et même de civilisation, les Espagnols venant d’une nation encore très féodale. Tout cela concourait à la mésentente, sans compter la solide xénophobie des Italiens qui, individualistes à l’extrême, commençaient à ressentir l’attrait des anciennes civilisations et à s’en imprégner. Ils jugèrent d’abord grossiers et peu fréquentables ces hommes encore marqués par les fureurs de leur vieille lutte contre les Maures, mais les nouveaux venus avaient les dents longues, et l’amour du faste. Ils s’intégrèrent très vite et, sous la houlette de Rodrigo, s’imposèrent en flattant le goût des Romains pour les fêtes et, surtout, en adoptant leur morale assez particulière qui veut que le crime puisse avoir de la grandeur et que l’homme, libéré d’anciennes contraintes par la culture, soit à peu près seul juge de son propre comportement.

En ce qui concernait le vice-chancelier, sa réputation était désormais bien assise : la messe n’était pas son occupation principale et il ne comptait plus ses maîtresses dont la favorite, une certaine Vanozza, mariée à un fonctionnaire, lui avait déjà donné deux fils, Juan et César, reconnus par le mari postiche mais dont le cardinal ne celait nullement qu’ils étaient de son sang et qu’il les adorait. Pourtant Vanozza, richement installée dans une belle maison de la place Pizzo di Merlo et possédant une vigne sur l’Esquilin, ne pouvait prétendre à l’exclusivité d’un homme dont on disait – et sœur Serafina devint rouge vif en prononçant ces mots impurs – que « plus charnel ne pouvait exister ».

– Je crois, dit-elle en conclusion, qu’avant de vous en remettre à sa protection, il vous faut peser ce que vous risquez. Ne vous a-t-il rien dit de ce danger qu’il pressent ?

– Rien. Il n’est pas certain et veut vérifier certaines choses.

– Ce pourrait être aussi un danger imaginaire pour vous conduire plus sûrement entre ses mains. Vous êtes très belle, et c’est sans doute la raison majeure pour laquelle il s’intéresse si fort à vous, allant même jusqu’à venir vous visiter ici sans la permission du pape.

– Alors que dois-je faire ? Il a dit aussi qu’il m’aiderait à rentrer en France.

– Et, bien sûr, vous êtes prête à courir tous les hasards pour ce bonheur de retrouver les vôtres ?

– Et pouvoir aller poser quelques questions à notre Battista, ne l’oubliez pas !

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xiii

La triple couronne que coiffait le pape