Quittant son siège, Borgia alla remplir à nouveau son verre et, au moment d’y poser ses lèvres, l’offrit à la jeune femme :
– Buvez ! Je suis sûr que cela vous fera du bien. Elle prit le verre dans les transparences duquel la flamme d’une chandelle allumait des rutilances somptueuses :
– Est-il si difficile de me parler de Carlo Pazzi ? Vous pensez que j’ai besoin d’un réconfort avant d’aborder le sujet ?
Elle vida le verre d’un trait et le lui tendit. Il ne le prit pas, mais enveloppa de sa grande main les doigts de la jeune femme, posa ses lèvres à l’endroit où elle avait bu et y cueillit une dernière goutte du vin doré.
– C’est un autre genre de monstre, soupira-t-il enfin. Pas méchant, j’en suis certain, mais une de ces ruines humaines comme il en naît parfois dans les plus nobles familles. On dit qu’il est le produit d’un viol et qu’en naissant il a déchiré irrémédiablement le corps de sa mère. L’idée que l’on puisse vous marier à ce déchet humain est intolérable pour tout homme normalement constitué. Je n’ai pu la supporter... Vous êtes faite tout entière pour l’amour des princes...
Il s’était assis sur le bord du lit et détachait doucement le verre des doigts qui le retenaient encore, puis il le jeta dans la cheminée comme une chose sans importance. La fragile merveille s’y brisa en une multitude d’éclats de pourpre et d’or.
– Il a touché vos lèvres, murmura-t-il d’une voix dont les raucités traduisaient le désir. Plus personne n’a le droit d’y poser les siennes.
Entre ses lourdes paupières qui se resserraient, le regard filtrait, glauque, presque opaque. Cependant, une de ses mains emprisonnait l’épaule qui le tentait depuis un moment, tandis que l’autre glissait sur la courtepointe brodée d’or, cherchant le contour d’un sein. Fiora se recula brusquement jusqu’au fond du lit et replia ses jambes contre sa poitrine.
– Dois-je vous rappeler, Monseigneur, que je suis malade ? dit-elle d’une voix si froide qu’elle doucha la convoitise de Borgia.
A regret, les doigts glissèrent en une double caresse. Il se releva :
– Pardonnez-moi, murmura-t-il. Vos yeux ressemblent à un ciel d’orage dans lequel il doit être trop facile de se perdre... et je ne souhaite rien d’autre que vous plaire.
Elle vit qu’en se redressant, il titubait un peu, et s’en amusa cruellement :
– Est-ce pour me plaire que vous avez pris ce risque inouï de venir me chercher vous-même la nuit dernière ?
– Et quand cela serait ? fit-il avec une hauteur soudaine. Un objet précieux ne se confie pas aux mains grossières d’un valet.
– C’est la seconde fois que vous me comparez à un objet. Vous oubliez que je suis une femme ?
– Oh non, je ne l’oublie pas. Je ne pense même qu’à cela. Oui, vous êtes une femme et la plus désirable que j’aie jamais rencontrée. Même au jour de votre arrivée. Vous étiez maigre comme un chat affamé et pâle comme un rayon de lune, mais vous étiez pour moi, qui vous observais sans que vous me puissiez voir, la plus belle de toutes les créatures et je me suis alors juré que vous seriez à moi.
– C’est pour cela que vous m’avez sortie du couvent et amenée ici ?
– Et pour quelle autre raison ? Le roi de France m’intéresse, certes, mais si vous aviez été laide je ne me serais pas soucié de vous un instant. Quant à moi, chaque fois que j’ai voulu une femme, je l’ai eue et très vite mais, pour vous, je suis prêt à montrer quelque patience parce que je sais que vous en valez la peine et parce que le plaisir, pour l’avoir attendu, n’en sera que plus vif lorsqu’enfin je vous posséderai.
– Vous perdrez votre temps et votre patience, Monseigneur, gronda Fiora que la colère commençait à gagner. Je me suis fiée à vous parce que j’espérais que vous m’aideriez à fuir... cette sainte ville et à rentrer chez moi.
– Sans doute. Mais pour l’instant, c’est impossible, et je crains que cela le soit encore longtemps. Tout au moins jusqu’à ce que vous m’ayez donné ce que j’attends de vous. Je veux être payé de mes efforts et des dangers courus pour vos beaux yeux, et payé dans la seule monnaie qui m’intéresse.
– C’est-à-dire moi-même ? Vous êtes très content de vous-même, n’est-ce pas, don Rodrigo, mais je n’ai que vingt ans, alors que vous en avez plus du double. L’idée ne vous vient-elle pas que je pourrais ne pas vous aimer ?
Il éclata de rire, ce qui lui permit de montrer largement ses dents. Il en était très fier et à cause de cela il riait souvent.
– Qui parle ici d’amour ? Moi, je ne cherche que le plaisir et plus la femme est rare plus le plaisir est grand. Le plaisir, ma Florentine ! Si vous ne le connaissez pas je saurai vous l’apprendre, car il est plus enivrant s’il est partagé. Oh, je vois ce que vous pensez : je vais me donner à lui tout de suite et ainsi j’en serai débarrassée. Ce n’est pas cela que je veux. Mon appétit est exigeant, mais il est raffiné et pour l’instant, pardonnez-moi de vous le dire, les médicaments de Juana vous ont rendue peu appétissante.
Suffoquée, Fiora se sentit rougir et comprit qu’elle était vexée d’être percée à jour, car c’était effectivement ce qu’elle avait pensé. Ce n’était pas la première fois qu’elle se trouvait prise au piège des désirs d’un homme et il lui était même arrivé de les provoquer, comme à Thionville quand elle avait rejoint Campobasso.
– Retrouvez votre santé, mon bel ange, ajouta Borgia d’une voix caressante, et redevenez aussi éclatante que vous l’étiez dans le jardin de San Sisto ! Moi, je vous parerai comme une idole, j’exalterai votre beauté par tout ce dont la richesse peut orner un corps de femme, et je vais prendre plaisir à ce jeu aimable... Quant à mon âge, il ne m’a encore jamais causé le moindre souci et vous verrez que je suis plus ardent au plaisir, plus expert et plus puissant que n’importe quel damoiseau.
Devant la mine effarée de Fiora il se mit à rire de nouveau :
– Vous en doutez ? Les courtisanes de Rome m’appellent « le taureau Borgia » ; Vous serez ma Pasiphae[xvi] et nous engendrerons un nouveau Minotaure.
Se retrouvant ainsi confrontée à sa culture grecque, Fiora laissa déborder la colère qui se gonflait en elle depuis un moment :
– Je n’engendrerai rien du tout ! hurla-t-elle. J’ai un fils en France et je veux aller le retrouver. Comment pouvez-vous imaginer un seul instant que j’aie envie de me donner à vous ?
Il lui sourit comme si elle avait fait la plus aimable des déclarations, et passa sur sa joue un doigt caressant :
– Cela viendra, je vous l’assure. De toute façon, puisqu’il vous faut demeurer enfermée ici durant quelques semaines, pourquoi ne pas passer ce temps de la plus aimable façon qui soit ? Et je suis un maître en amour...
Le sang que la fureur avait fait monter à la tête de Fiora lui valut une quinte de toux :
– Reposez-vous, dit son étrange hôte. Juana va venir dans un instant vous accommoder pour la nuit...
Il sortit enfin et, comme par magie, la malade cessa de tousser. Elle ne savait plus du tout où elle en était, sinon que très probablement cet homme-là n’était pas normal. Un instant auparavant, elle pensait à Campobasso dont elle ignorait ce qu’il était devenu et qui était possédé lui aussi par une véritable fureur génésique, mais au moins Campobasso l’avait aimée tandis que, pour celui-là, elle n’était qu’un animal rare, une chair différente de celles dont il avait l’habitude et que, pour cette raison, il entendait asservir. Il l’avait mise en cage et cette cage était environnée par tous les dangers d’une ville hostile. En plus, cet homme était un prêtre !
xvi
Reine légendaire de Crète, épouse de Minos, qui fut la mère de Phèdre, d'Ariane, du Minotaure qu'elle eut avec un taureau dont elle s'était éprise.