Une chambre somptueuse, en vérité, toute tendue de brocart azuré et de toile d’argent, encombrée d’une infinité de coffres peints, de sièges et de tables au milieu desquels trônait un énorme lit tendu de la même toile d’argent et couronné de bouquets de plumes bleues et blanches. Catarina, noyée dans de précieuses dentelles, reçut les visiteuses avec le cérémonial qui convenait, puis congédia les femmes de son service, ne gardant auprès d’elle que Rosario, sa camériste préférée en qui elle avait toute confiance.
Une heure plus tard, Khatoun, grandie par de hauts patins vénitiens, portant la robe de Fiora et enveloppée du fameux voile, quittait le palais en compagnie de Carlo qui avait vidé – le plus souvent dans des pots d’orangers – un certain nombre de flacons. Pendant ce temps, cachée dans l’alcôve ménagée derrière le lit de Catarina, Fiora endossait le costume de daim brun et le tabard armorié frappé de la vipère des Sforza et de la rose des Riario qui avaient été préparés pour elle avec de hautes bottes de cuir souple, un ample manteau de cheval et un haut bonnet emplumé sous lequel ses cheveux, serrés dans une résille, disparurent complètement.
Quand elle fut prête, Catarina lui remit une bourse pleine d’or, dont Fiora distribua une partie dans ses vêtements, et une lettre signée d’un simple C.
– Elle est pour Lorenzo, précisa-t-elle. Je ne veux pas que les Médicis me croient complice des Pazzi... et de mon époux. Quand vous serez au-delà de Sienne, enlevez le tabard et enterrez-le ou cachez-le dans un buisson épais. Prenez garde aussi de ne pas rencontrer ceux qui sont partis ce matin. Vous trouverez dans la bourse un itinéraire qui devrait vous garder de ce désagrément. A présent, embrassez-moi et que Dieu vous garde ! Je vous enverrai Khatoun qui reviendra ici cette nuit dès que ce sera possible.
Avec une émotion profonde, Fiora avait posé ses lèvres sur le beau visage de cette jeune femme qui, malgré un mariage détesté, réussissait à demeurer fidèle à elle-même et au nom qu’elle entendait porter toute sa vie. Elle l’avait fait sans arrière-pensée et sans inquiétude : en dépit de son jeune âge, Catarina Sforza était capable de se tirer des pires situations[xxi] car elle possédait la vive intelligence qui manquait si gravement à son époux et, surtout, le courage dont il était absolument dépourvu. A l’ultime instant, elle mit tout de même Fiora en garde tandis que Rosario accrochait une épée et une dague à la ceinture du faux garçon :
– Si le malheur voulait, car dès demain vous serez poursuivie, que vous soyez reprise, tuez-vous sans hésiter, car vous n’auriez aucun autre moyen d’éviter une mort qui ne viendrait qu’après une éternité de souffrance.
– Soyez tranquille : je m’en souviendrai. On ne me prendra pas vivante.
Tout fut rapide ensuite. Par des couloirs détournés, Rosario conduisit Fiora aux écuries où la jeune femme choisit elle-même et sella un cheval, puis ouvrit devant elle une petite porte. Avec une joie immense, Fiora enfourcha son cheval qui répondait au nom de Titano et piqua des deux pour rejoindre le Corso.
Ayant franchi la porte où les soldats de garde saluèrent son tabard d’un geste familier, elle mit son cheval au galop pour le plaisir trop longtemps attendu de sentir le vent – et la pluie car cette Semaine sainte avait débuté sous la grisaille et les nuages menaçants – fouetter son visage. Elle était libre, enfin libre ! La campagne s’ouvrait toute grande devant elle, coupée par le tracé incertain de l’ancienne via Flaminia, la vieille route romaine qui joignait Rome à l’Étrurie et dont les dalles disjointes indiquaient le chemin, mais le rendaient dangereux pour les jambes des chevaux. Aussi Fiora préféra-t-elle emprunter le large talus herbeux qui courait le long d’anciennes sépultures écroulées. Après quelques minutes de ce train d’enfer, cheval et cavalière passèrent le Tibre en trombe, au pont Milvio, puis Fiora serra les rênes pour calmer l’allure, et même s’arrêta afin de se retourner un instant. En dépit du mauvais temps, elle voulait s’accorder le plaisir de regarder Rome une dernière fois, cette antique cité des Césars, sacralisée par le sang des martyrs et que la présence du pontife suprême aurait dû faire noble, pure et généreuse. Ce n’était qu’un immense cloaque truffé de pièges, et la fugitive pensa qu’elle ne remercierait jamais assez Dieu de lui avoir permis d’y échapper. En même temps, elle envoya une dernière pensée chaleureuse, un regret même, car elle ne les reverrait sans doute plus jamais, à Stefano Infessura dont elle savait qu’il avait recouvré sa liberté, à Anna la Juive qui l’avait soignée, à donna Catarina qui s’était faite son amie contre vents et marées, enfin à Antonia Colonna, la petite sœur Serafina qu’elle avait laissée au couvent de San Sisto poursuivre une attente qui durerait peut-être autant qu’elle. Parce qu’ils respiraient, sans en mourir, l’air de cette ville corrompue, celle-ci était peut-être encore susceptible d’être sauvée, mais à quel prix ?
La pluie rappela à Fiora qu’elle n’avait guère de temps à donner à la philosophie et qu’après tout c’était à Dieu qu’il appartenait de décider si Rome devait vivre ou disparaître dans un déluge de feu comme Sodome et Gomorrhe... D’après les explications précises que lui avaient données Catarina d’une part et Carlo d’autre part, elle savait n’avoir pas à craindre de tomber sur Francesco et Hieronyma. D’abord parce qu’ils avaient au moins douze heures d’avance sur elle, ensuite parce qu’ils allaient bon train, Montesecco ayant disposé pour eux des relais tout au long de la route pour leur procurer des chevaux frais. Enfin parce que, après Sienne, ils n’iraient pas directement à Florence, mais passeraient par Poggibonsi afin de rejoindre, vers San Miniato, le nouveau légat venant de Pise. Ils entreraient ainsi sans danger dans la cité du Lys rouge, mêlés au cortège véritablement princier qui escortait le jeune cardinal Riario.
Les dispositions prises pour eux pouvaient même se révéler utiles à Fiora qui, sous les armes de Catarina, réussirait certainement à se faire passer pour un serviteur attardé et à obtenir à son tour des chevaux frais. Quant au temps dont elle disposait, il était très court : Rafaele Riario devait faire son entrée dans Florence le jeudi saint, et l’on était le mardi soir. Il lui faudrait parcourir quelque soixante-dix lieues en deux jours : une allure à la portée d’un chevaucheur entraîné ayant de bonnes montures, mais beaucoup plus rude pour une jeune femme qui, pendant plus de six mois, avait vécu une existence cloîtrée. Elle serait obligée de s’arrêter pour prendre un minimum de repos. Hieronyma, elle, voyageait dans une confortable litière qui ne s’arrêterait que le temps de changer les chevaux. Elle la troquerait pour une mule avant San Miniato, et quitterait le cortège aux portes de Florence pour gagner directement Montughi, la villa du vieux Jacopo Pazzi.
Cette idée-là rendait Fiora enragée et lui faisait considérer avec dédain les douleurs qu’il lui faudrait subir. Se souvenant de sa chère Léonarde et des innombrables cataplasmes de chandelle dont elle avait usé durant les campagnes du Téméraire, elle se surprit même à rire toute seule, avec la gaieté de son âge que sa liberté nouvelle lui rendait...
A Viterbe, ville papale où elle arriva dans la matinée du mercredi elle avait déjà vingt lieues dans les reins et tout son corps réclamait désespérément un peu de repos. Son cheval aussi, qu’elle échangea contre un nouveau à l’auberge dell’Angelo, regrettant beaucoup de ne pas pouvoir y demander une chambre. C’était l’un des relais Pazzi et il valait mieux ne pas s’y attarder. Fidèle à son rôle de retardataire pressé, elle se contenta d’acheter un fromage, une miche de pain, un pichet de vin clairet et quelques chandelles, puis reprit héroïquement sa route.
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Ce qu'elle devait prouver surabondamment au cours des quarante-six ans qui ont composé son existence.