Le flic s’engagea dans une allée goudronnée, derrière un motel en parpaings, dans les faubourgs orientaux de la ville. Les parpaings étaient enduits en vert pâle et il y avait un petit panonceau rédigé à la main qui indiquait simplement :
MOTEL/COMPLET
Un motel avec un panonceau complet installé à demeure, ça me parut pour le moins louche. Hadjar descendit de la voiture de patrouille et ouvrit la portière arrière. Je me glissai dehors et m’étirai un peu ; les triamphés me faisaient crépiter à vitesse grand V. Les drogues combinées à ma nervosité avaient pour résultat une sévère migraine, un estomac plus que barbouillé et une bougeotte qui confinait à l’effondrement émotionnel total.
Je suivis Hadjar jusqu’à la chambre dix-neuf du motel. Il frappa contre le battement selon une espèce de signal. L’ouvrit un Arabe massif qui ressemblait à un bloc de grès ambulant. Je n’escomptais pas le voir marcher ou penser ; quand il le fit, je fus surpris. Il salua de la tête Hadjar qui n’avait pas bronché ; le sergent regagna sa voiture. Le Roc me considéra un moment, se demandant sans doute d’où j’étais sorti ; puis il comprit que j’avais dû venir avec Hadjar et que j’étais celui qu’il devait introduire dans sa putain de chambre de motel. « Entrez », fit-il. Il avait la même voix qu’un bloc de grès parlant.
Je frémis en lui passant devant. Il y avait deux autres personnes dans la pièce, un autre Roc parlant, au fond, et Friedlander bey, assis devant une table pliante, installée entre le lit immense et le bureau. Tout le mobilier était de style européen mais un rien usé et élimé.
Papa se leva dès qu’il me vit errer. Il mesurait environ un mètre soixante-dix mais pesait près de cent kilos. Il était vêtu d’une banale chemise de coton blanc uni, d’un pantalon gris et de babouches. Il ne portait aucun bijou. Quelques mèches folles de cheveux gris brossées en arrière sur le crâne, de doux yeux noisette. Friedlander bey n’avait pas du tout l’allure de l’homme le plus puissant de la ville. Il éleva la main droite devant son visage, touchant presque son front. « Paix », me dit-il.
Je me touchai le cœur et les lèvres. « Et la paix soit avec toi. »
Il n’avait pas l’air ravi de me voir. Les formalités me protégeraient un petit moment et me donneraient du temps pour réfléchir. Ce qu’il me fallait mettre au point, c’était le moyen d’esquiver les deux blocs de grès pour sortir de cette chambre de motel. Ça s’annonçait comme un vrai défi.
Papa se rassit derrière la table. « Que ta journée soit prospère », me dit-il en m’indiquant la chaise en face de lui.
« Que ta journée soit prospère et bénie », répondis-je. Sitôt que j’en aurais l’occasion, je demanderais un verre d’eau pour avaler tous les Paxium que j’avais sur moi. Je m’assis.
Ses yeux marron croisèrent mon regard et le soutinrent. « Comment va ta santé ? » la voix n’était pas amicale.
« Allah soit loué », dis-je. Je sentais monter ma terreur.
« Nous ne t’avons pas vu depuis un certain temps, remarqua Friedlander bey. On se sentait abandonnés.
— Qu’Allah t’empêche à jamais de te sentir abandonné. »
Le second Roc servit le café. Papa prit une tasse et le goûta pour me montrer qu’il n’était pas empoisonné. Puis il me le tendit. « Je t’en prie. » Il n’y avait guère d’hospitalité dans sa voix.
Je pris la tasse. « Que l’on trouve éternellement du café dans ta demeure. »
Nous bûmes quelques gorgées ensemble. « Tu nous as honorés », observa-t-il enfin.
« Qu’Allah te préserve. » Nous étions parvenus au bout de ce bref échange d’amabilités. Les choses sérieuses allaient commencer. Toutes affaires cessantes, je sortis ma boîte à pilules, y piochai tous les tranquillisants que je pus trouver et les avalai avec une nouvelle gorgée de café. Quatorze Paxium ; certains trouveraient que ça fait beaucoup. Pas pour moi. Question alcool, je connais des tas de gens dans le Boudayin capables de me faire rouler sous la table – Yasmin, par exemple – mais je ne le cède à personne pour la capacité à absorber pilules et cachets. Avec un peu de chance, quatorze Paxium dosés à dix milligrammes ne feraient que décrisper un peu ma tension ; même pas commencer à vraiment me tranquilliser. Pour l’heure et pour y parvenir, il m’aurait fallu quelque chose d’un peu plus rapide. Quatorze Paxium, ça atteignait à peine Mach 1.
Friedlander bey tendit sa tasse à son domestique qui la lui remplit. Papa en aspira une brève gorgée, tout en m’observant par-dessus le rebord de sa petite tasse. Puis il la reposa délicatement et dit : « Tu sais sans doute que j’emploie un grand nombre de personnes.
— Certes oui, ô cheikh.
— Un grand nombre de personnes qui dépendent de moi, non seulement pour leur subsistance mais pour bien d’autres choses. Je suis pour eux une source de sécurité dans ce monde difficile. Ils savent qu’ils peuvent compter sur moi pour leur salaire et certaines faveurs, tant qu’ils travaillent pour moi de manière satisfaisante.
— Oui, ô cheikh. » Le sang séché sur mon visage et mes bras m’irritait.
Il hocha la tête. « Aussi, quand j’apprends qu’un de mes amis vient en fait d’être accueilli par Allah au Paradis, je suis désemparé. Je m’inquiète du bien-être de tous ceux qui me représentent dans la cité, depuis mes fidèles lieutenants jusqu’au plus pauvre et au plus insignifiant mendiant qui m’aide dans la mesure de ses faibles moyens.
— Tu es le bouclier du peuple contre les calamités, ô cheikh. »
Il agita la main, las de mes interruptions. « La mort, c’est quelque chose, mon neveu. La mort nous prend tous, nul ne peut y échapper. Le pot ne peut rester à jamais intact. Nous devons apprendre à accepter notre disparition finale ; et qui plus est, nous devons nous préparer aux délices et au repos éternels qui nous attendent au Paradis. Pourtant, mourir avant que son heure ait sonné n’est pas naturel. C’est une chose toute différente ; c’est un affront à Allah, et qu’il convient de réparer. On ne peut rappeler un mort à la vie mais on peut venger un meurtre. Est-ce que tu me comprends ?
— Oui, ô cheikh. » Il ne lui avait pas fallu longtemps pour apprendre la fin prématurée de Courvoisier Sonny. Nassir avait sans doute prévenu Papa avant même d’appeler la police.
« Alors, permets-moi de te poser cette question : comment fait-on pour venger un meurtre ? »
Long silence glacial. Il n’y avait qu’une seule réponse mais je pris mon temps pour la formuler mentalement. « Ô cheikh, dis-je enfin, une mort doit être contrée par une autre mort. C’est la seule vengeance possible. C’est écrit dans la Voie droite : “La vengeance vous est prescrite en matière de meurtre” ; et aussi : “celui qui t’attaque, attaque-le de la même manière qu’il t’a attaqué.” Mais il est dit également ailleurs : “Âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent, le talion pour les blessures. Mais qui se désiste obtiendra pardon de ses fautes[5].” Je suis innocent de ce meurtre, ô cheikh, et chercher à se venger à tort est un crime pire que le meurtre même.
— Allah est Le plus Grand », murmura Papa. Il me regarda avec surprise : « J’avais entendu dire que tu étais un infidèle, mon neveu, et cela me peinait. Malgré tout, tu as une certaine connaissance du noble Qur’ân. » Il se leva de table et se massa le front de la main droite. Puis il se dirigea vers la vaste couche et s’étendit sur le dessus de lit. Je me tournai pour lui faire face mais une énorme patte brune vint se plaquer sur mon épaule, me forçant à me retourner. J’étais contraint de fixer de l’autre côté de la table la chaise vide de Friedlander bey. Je ne pouvais pas le voir mais je pouvais toujours l’entendre. « On m’a dit que de tous les gens du Boudayin, c’était toi qui avais le plus de raisons d’assassiner cet homme. »