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13.

Je ne m’étais pas attendu à recevoir des masses de visites durant mon séjour à l’hôpital. J’avais dit à tous que j’appréciais leur sollicitude mais que ce n’était pas une bien grosse affaire et que je préférais qu’on me laisse tranquille jusqu’à mon complet rétablissement. La réponse que j’obtenais en général, soigneusement pesée et énoncée avec tact, était que de toute façon personne n’avait l’intention de me rendre visite. À quoi je répondais : « Parfait. » La véritable raison pour laquelle je n’avais pas envie qu’on vienne me voir était que je pouvais imaginer les effets secondaires d’une intervention neurochirurgicale importante. Les visiteurs restent assis au pied de votre lit, n’est-ce pas, et vous disent combien vous avez l’air en forme, et que vous allez vous rétablir vite fait, et à quel point tout le monde s’ennuie de vous et – si vous n’avez pas réussi à vous endormir avant – se mettent à vous raconter toutes leurs vieilles opérations à eux. Je n’avais pas besoin de ce cirque. J’avais envie qu’on me laisse seul à goûter les ultimes relents de molécules retard d’étorphine implantées dans une ampoule à l’intérieur de mon cerveau. Bien sûr, j’étais prêt à jouer les patients courageux et stoïques durant quelques minutes chaque jour mais je n’étais pas obligé. Mes amis avaient su tenir parole : je n’eus pas un seul putain de visiteur, jusqu’au dernier jour, juste avant ma sortie. Dans l’intervalle, personne ne vint jamais me voir, ni même me téléphona, ne m’envoya une carte ou une minable plante verte. Croyez-moi, cela restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Tous les jours, le Dr Yeniknani vint me voir, et il prit soin de souligner au moins une fois par visite qu’il y avait pire à craindre que la mort. Il ne cessait de s’y attarder ; c’était le médecin le plus morbide que j’aie jamais connu. Ses tentatives pour calmer mes frayeurs avaient l’effet absolument opposé. Il aurait mieux fait de s’en tenir aux ressources de son art : les pilules. Elles, au moins – je parle de celles que j’avais à l’hôpital, fabriquées par de vraies entreprises pharmaceutiques et tout ça –, je peux compter dessus pour me faire oublier la mort, la souffrance et tout le reste.

Si bien qu’à mesure que passaient les derniers jours, je pus me faire une idée nette de l’importance que représentait mon bien-être pour la tranquillité du Boudayin : j’aurais pu mourir et me faire inhumer dans une mosquée flambant neuve à La Mecque, ou bien avoir quelque pyramide égyptienne édifiée en mon honneur, que personne n’en aurait rien su. Vous parlez de copains ! Question : pourquoi avais-je simplement caressé l’idée de me décarcasser pour leur bien-être ? Je ne cessais de la retourner dans mon esprit et la réponse était toujours : parce que qu’est-ce que j’avais d’autre ? Triste, non[12] ? Plus j’observe la façon qu’ont les gens de se comporter réellement, plus je suis ravi de ne jamais leur prêter la moindre attention.

Le ramadân se termina, avec les festivités qui marquent la fin du mois saint. J’étais désolé d’être encore hospitalisé parce que cette fête, l’Id el-Fitr, est l’une de mes périodes de l’année préférées. Je célèbre toujours la fin du jeûne avec des piles d’ataïf, ces crêpes imbibées de sirop puis arrosées d’eau de fleur d’oranger, nappées de crème épaisse et recouvertes d’amandes effilées. Au lieu de ça, cette année, je m’envoyai en guise d’adieu deux ou trois bonnes doses de soléine, pendant qu’en ville une quelconque autorité religieuse déclarait avoir aperçu le croissant de la lune nouvelle, indiquant que le mois nouveau avait commencé et que la vie pouvait désormais reprendre son cours normal.

Je m’endormis. Je m’éveillai tôt le lendemain, quand l’infirmière chargée de ma prise de sang arriva pour ses libations quotidiennes. Pour le reste des gens, la vie avait peut-être repris son cours normal mais la mienne avait définitivement bifurqué dans une direction que je ne pouvais encore imaginer. L’on m’avait ceint les reins et j’étais désormais réclamé sur le champ de bataille. Déroulez vos bannières, ô mes fils, nous déferlerons comme loups dans la bergerie. Je ne suis pas venu pour apporter la paix mais l’épée.

Le petit déjeuner arriva et repartit. Nous eûmes notre petit bain. Je réclamai une piqûre de soléine ; j’aimais bien en avoir une, sitôt achevé le dur entraînement matinal, quand j’avais deux heures devant moi avant le déjeuner. Un petit somme, puis le plateau repas : délicieuses feuilles de vigne farcies ; hammoud ; brochettes de kofta avec du riz parfumé aux oignons, à la coriandre et aux quatre-épices. La prière est préférable au sommeil, et la nourriture aux drogues… parfois. Après déjeuner, seconde piqûre et seconde sieste. Je fus réveillé par Ali, l’infirmier le plus âgé, celui qui ne m’appréciait guère. Il me secoua l’épaule. « Monsieur Audran », murmura-t-il.

Oh ! non ! me dis-je, ils veulent encore du sang. Je voulus me forcer à me rendormir.

« Vous avez de la visite, monsieur Audran.

— De la visite ? » Il devait sûrement y avoir erreur. Après tout, j’étais mort, exposé au sommet de quelque montagne. Je n’avais plus qu’à attendre l’arrivée des pilleurs de tombes. Se pouvait-il qu’ils fussent déjà là ? Je ne me sentais même pas rigide, encore. Les salauds, ils ne me laissaient même pas le temps de refroidir dans la tombe. Je parie qu’on avait montré plus de respect à Ramsès II. À Haroun al-Rashîd. Au prince Sâalih ibn Abdoul-Wahîd ibn Séoud. À tout le monde, sauf à moi. Je m’assis tant bien que mal sur le lit.

« Ô mon habile ami, tu as l’air en pleine forme. » Le visage gras d’Hassan arborait son vilain sourire d’affairiste, cette mine onctueuse que même le plus crétin des touristes trouvait trop fourbe pour être honnête.

« À Dieu ne plaise, dis-je, dans les vapes.

— Oui, loué soit Dieu. Sous peu, tu seras entièrement rétabli, inchallah. »

Je ne me fatiguai pas à répondre. J’étais déjà content qu’il ne se soit pas directement assis au pied de mon lit.

« Il faut que tu saches, mon neveu, que le Boudayin tout entier se désole sans ta présence pour illuminer nos existences lasses.

— C’est ce que j’ai cru comprendre, au flot de cartes et de lettres que j’ai reçues. Aux foules d’amis qui encombrent jour et nuit les couloirs de l’hôpital, anxieux de me voir ou de prendre simplement de mes nouvelles. À toutes les innombrables petites attentions qui ont rendu mon séjour ici supportable. Jamais je ne pourrais trop te remercier.

— Les remerciements sont inutiles…

— … pour un devoir, je sais, Hassan. Autre chose ? »

Il avait l’air un brin gêné. L’idée avait dû lui effleurer l’esprit que, peut-être, je pouvais bien me moquer de lui, mais d’habitude ce genre de chose le laissait froid. Il sourit à nouveau. « Je suis heureux d’apprendre que tu seras ce soir de nouveau parmi nous. »

Surprise. « C’est vrai ? »

Il retourna la main, montrant sa paume grasse. « N’est-ce pas le cas ? Tu dois sortir cet après-midi. Friedlander bey m’a demandé de te transmettre un message : tu dois lui rendre visite sitôt que tu te sentiras mieux. Demain, ça ira amplement. Il ne faut pas te presser durant ton rétablissement.

— Je ne savais même pas qu’on me relâchait et je suis censé rendre visite à Friedlander bey dès demain ; mais il ne veut pas me presser. Je suppose que ta voiture attend en bas pour me ramener chez moi. »

Cette fois, Hassan prit un air mécontent. Il n’appréciait pas du tout ma suggestion. « Ô chéri, j’aurais bien aimé, mais ce n’est pas possible. Tu devras prendre d’autres dispositions. J’ai des affaires qui m’attendent ailleurs.

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En français dans le texte. (N.d.T.)