Margrethe recevait régulièrement des pourboires, tout particulièrement des gringos, et elle faisait de petites économies. Nous dépensions le moins possible. Elle nous avait acheté des chaussures et constituait un petit pécule pour le jour où nous ne serions plus des peones et pourrions enfin aller vers le nord. Je ne me faisais pas d’illusions : la nation qui se situait au nord du Mexique n’était pas vraiment celle où j’étais né mais son équivalent dans ce monde-ci. Mais on y parlait l’anglais et j’avais la certitude que cette société devait être plus proche de ce que nous connaissions.
Les pourboires de Margrethe, dès la première semaine, amenèrent des frictions avec la Señora Valera. Si Don Jaime était légalement notre patrón, c’était elle la propriétaire du restaurant : c’est du moins ce que nous avait appris Amanda la cuisinière. Jaime Valera avait autrefois été serveur ici même et il avait épousé la fille du propriétaire. Ce qui avait fait de lui le maître d’hôtel[11] attitré. A la mort de son beau-père, il était devenu le propriétaire du restaurant, tout au moins aux yeux du public. Mais c’était sa femme qui tenait les cordons de la bourse et qui trônait derrière la caisse enregistreuse.
(Peut-être serait-il utile que j’ajoute qu’il était pour nous Don Jaime parce qu’il était notre patrón, mais pas aux yeux du public. Le Don honorifique ne se traduit pas en anglais. Etre propriétaire d’un restaurant ne faisait pas de lui un Don comme, par exemple, la fonction de juge.)
La première fois que la Señora surprit Margrethe recevant un pourboire, elle lui demanda de le lui restituer : à la fin de chaque semaine, elle lui donnerait un pourcentage.
Margrethe me rejoignit précipitamment dans l’arrière-cuisine.
— Alec, que dois-je faire ? Sur le Konge Knut, les pourboires représentaient mon principal salaire et personne ne m’a jamais demandé de les partager. Est-ce qu’elle peut vraiment exiger cela ?
Je lui dis de ne pas restituer ses pourboires à la Señora et de lui dire plutôt que je voulais en discuter avec elle le soir même.
C’est là un des avantages de la condition de peón : on ne risque pas de se faire virer pour un désaccord avec le patron. Bien sûr, les Valera auraient pu nous jeter dehors… mais ils auraient du même coup perdu les dix mille pesos qu’ils avaient investis.
A la fin de la journée, je savais exactement quoi dire et comment le dire : en réalité, c’est Margrethe qui le dirait puisque j’estimais qu’il me faudrait encore un mois avant que j’assimile suffisamment l’espagnol pour un minimum de conversation.
— Monsieur, madame, nous ne comprenons pas ce règlement qui interdit les cadeaux. Nous désirons consulter le juge afin de lui demander ce que stipule le contrat.
Comme je m’y étais attendu, ils n’avaient pas la moindre envie de voir le juge se mêler de ça. Légalement, Margrethe était à leur service mais ils n’avaient aucun droit sur l’argent qui pouvait lui être donné par un tiers.
Mais ce n’était pas fini. La Señora était tellement furieuse de s’être fait rembarrer par une simple serveuse qu’elle fit immédiatement apposer un écriteau : NO PROPINAS – POURBOIRE INTERDIT. La même notice figura sur le menu.
Les peones ne peuvent pas se mettre en grève. Mais il y avait cinq autres serveuses, dont deux des filles d’Amanda. Le jour même où la Señora Valera interdit les pourboires, elle se retrouva avec une seule et unique serveuse (Margrethe) et personne aux cuisines. Elle décida d’abandonner le combat. Mais je suis convaincu qu’elle ne nous a jamais pardonné.
Don Jaime nous traitait comme des employés alors que sa femme nous considérait comme des esclaves. En dépit du bon vieux cliché sur l’« esclavage rémunéré », il existe un monde de différences. L’un et l’autre nous faisions tout notre possible pour être des employés dévoués tout en épongeant notre dette, mais nous refusions absolument d’être des esclaves, et il était inévitable que nous finissions par nous accrocher avec la Señora Valera.
Peu après notre dispute à propos des pourboires, Margrethe acquit la conviction que la Señora fouillait notre chambre. Si c’était vrai, il nous était difficile de l’en empêcher. Il n’y avait pas de verrou et elle pouvait s’introduire dans les lieux en toute liberté pendant les heures de travail.
Je suggérai de poser quelques pièges mais Margrethe s’y opposa. Elle se contenta simplement de garder son argent sur elle. Mais cela ne faisait que confirmer ce que nous avions pensé de notre « patronne », et Margrethe admit qu’il était désormais nécessaire de l’empêcher de nous voler nos économies.
Mais nous ne laissâmes pas la Señora Valera troubler notre bonheur. Pas plus que notre statut douteux de « couple » ne vint troubler notre lune de miel plutôt irrégulière. Oh, si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais très bien pu la gâcher avec ma satanée tendance à analyser des problèmes alors que j’ignore tout de l’analyse. Mais Margrethe est plus pragmatique que moi et elle m’interdit purement et simplement ce genre d’exercice. Je fis une tentative pour rationaliser nos rapports en lui faisant remarquer que la polygamie n’était nullement prohibée par les Saintes Ecritures mais uniquement par la coutume et les lois modernes. Elle réduisit mes arguments en miettes avec violence : elle ne tenait pas à savoir combien d’épouses ou de concubines avait eu le roi Salomon et elle ne le considérait pas comme un modèle de moralité, lui ou n’importe quel autre personnage de l’Ancien Testament. Et si je ne voulais pas vivre avec elle, je n’avais qu’à le dire ! Et vite !
Bien sûr, je me suis tu. Il est des problèmes qu’il vaut mieux laisser de côté, sans se battre à coups de mots. Cette tendance moderne à « discuter » est aussi souvent une erreur qu’une solution.
Mais elle refusait avec un tel mépris que la Bible fît autorité en matière de bigamie que je décidai de revenir plus tard sur le sujet. Non pas sur la polygamie, car je ne voulais plus aborder cette question épineuse, mais sur les Saintes Ecritures en général. Je lui expliquai qu’au sein de l’Eglise dans laquelle j’avais été élevé, on croyait en une stricte interprétation de la Bible : « Une Bible intégrale et non pleine de trous. » Ecriture était le mot littéral pour Dieu. Je lui dis aussi que je savais que les autres églises invoquaient l’esprit plutôt que la lettre, que certaines étaient tellement libérales qu’elles se préoccupaient peu de la Bible. Pourtant, toutes se considéraient comme chrétiennes.
— Margrethe, mon amour, en tant que secrétaire adjoint de la Ligue de Morale des Eglises, j’ai été en contact permanent avec les membres de toutes les sectes protestantes du pays et en liaison avec de nombreux membres du clergé de l’Eglise catholique et romaine et, sur bien des sujets, nous avons constitué un front uni. J’ai ainsi appris que ma propre Eglise n’avait pas le monopole de la vertu. Tout homme peut se trouver perdu dans les articles fondamentaux d’une religion en restant pourtant un citoyen honorable et un chrétien fervent. (Je ris en me rappelant soudain quelque chose et repris :) Ou, pour inverser la proposition, l’un de mes amis catholiques, le père Mahaffey, m’a dit une fois que même moi je pourrais accéder au paradis car le Seigneur, dans son infinie sagesse, accorde l’indulgence à l’ignorance obstinée des protestants.