— Ah, Alec, ce n’est vrai que pour la création ainsi qu’Adam et Eve. Mais la chronologie ne correspond pas du tout. Tu m’as dit que le monde aurait été créé il y a six mille années ?
— Environ. Pour Haies, il y a un peu plus longtemps. La Bible ne donne aucune date. La datation est une invention moderne.
— Même cette date plus lointaine – celle de Haies ? – est bien trop rapprochée, Alec. Cent mille ans, c’est plus probable.
Je m’apprêtais à protester – il y a vraiment des choses qu’on ne peut pas avaler – puis je me souvins à temps que je m’étais promis de ne rien dire qui pût inciter Margrethe à se taire.
— Continue, chérie. Est-ce que vos écrits religieux racontent ce qui est advenu durant tous ces millénaires ?
— Presque tout s’est passé avant que l’écriture soit inventée. Une part a été préservée dans les poèmes épiques que chantent les Skaldes. Mais même cela ne s’est pas produit avant que les hommes n’apprennent à vivre en tribus et qu’Odin leur enseigne le chant. Ce sont des géants de glace qui ont dominé le monde durant la plus longue période. Les hommes n’étaient alors que des animaux sauvages que l’on chassait pour le plaisir. Mais la différence essentielle réside dans la chronologie, Alec. La Bible va de la création au jugement dernier, puis c’est le millénium – le royaume sur terre – le grand jour de colère et la fin du monde. Ensuite, c’est le royaume divin et l’éternité. Le temps s’est arrêté. C’est bien cela ?
— Eh bien, oui. Un eschatologue professionnel jugerait cela par trop simplifié mais tu décris très correctement les grands traits. Les détails se trouvent dans l’Apocalypse selon Saint Jean, devrais-je ajouter. De nombreux prophètes ont témoigné des derniers événements mais Saint Jean est le seul à rapporter l’histoire complète… car c’est le Christ lui-même qui lui a donné la vision pour empêcher les faux prophètes d’abuser les élus. La création, la chute, les longs siècles de lutte et d’épreuves, puis la bataille finale, suivie par le jugement et le royaume. Et ta foi, mon amour, que dit-elle ?
— La bataille finale, nous l’appelons Ragnarok plutôt qu’Armageddon…
— La terminologie compte peu.
— Je t’en prie, chéri. Le nom compte certes peu mais ce qui advient est important. Dans votre jour du jugement dernier, les boucs sont séparés des agneaux. Ceux qui sont épargnés connaissent la joie éternelle et les damnés le châtiment éternel. Exact ?
— Exact. Mais je te ferai remarquer par souci de précision scientifique que certains esprits faisant autorité affirment que, si la joie est éternelle, Dieu a tant d’amour pour le monde que même les damnés seront à la fin sauvés et que nulle âme n’est par-delà la rédemption. D’autres théologiens considèrent qu’il s’agit là d’une hérésie mais cette idée me séduit. L’existence d’une damnation éternelle ne m’a jamais plu. Je suis un sentimental, ma chérie.
— Je le sais, Alec, et c’est aussi pour ça que je t’aime. Et notre vieille religion devrait te séduire… puisqu’il n’y est pas question de damnation éternelle.
— Vraiment ?
— Non. A Ragnarok, le monde tel que nous le connaissons sera détruit. Mais ce ne sera pas vraiment la fin. Après très longtemps, le temps de la guérison, un nouvel univers sera créé, un univers meilleur, plus propre, moins soumis aux maux du monde. Et lui aussi durera durant d’innombrables millénaires… jusqu’à ce qu’une fois encore les forces du froid et du mal s’unissent contre le bien et la lumière… et une fois encore il y aura une période de répit, suivie par une nouvelle création et une autre chance pour les hommes. Rien n’est jamais achevé, rien n’est jamais parfait. Sans cesse, la race des hommes connaît une nouvelle chance de faire mieux, sans cesse, sans fin.
— Et tu crois cela, Margrethe ?
— Pour moi, c’est plus facile à croire que l’orgueil des élus et la condition désespérée des damnés de la foi chrétienne. On dit que Jéhovah est tout-puissant. Si cela est vrai, alors les pauvres âmes damnées qui sont en enfer s’y trouvent parce que Jéhovah a tout prévu pour cela, jusque dans le moindre détail. N’est-ce pas vrai ?
J’hésitai. La réconciliation logique de l’omnipotence, de l’omniscience et de l’omnibénévolence constitue le problème le plus épineux qui soit en théologie, et les jésuites eux-mêmes s’y sont cassés les dents.
— Margrethe, certains des mystères du Tout-Puissant ne s’expliquent pas aisément. Nous autres mortels, nous devons accepter l’idée de la bienveillance de Notre Père à notre égard, que nous comprenions toujours ou non Son œuvre.
— Est-ce qu’un bébé doit comprendre la bienveillance de Dieu quand on lui fracasse la tête sur un rocher ? Est-ce qu’il va tout droit en enfer afin de louer le Seigneur pour son infinie sagesse et sa bonté ?
— Margrethe ! De quoi parles-tu ?
— Je parle de ces passages de l’Ancien Testament où Jéhovah donne des ordres précis afin que l’on tue des bébés, et même parfois qu’on les tue en leur fracassant la tête sur les rochers. Tu n’as qu’à lire le psaume qui commence par : Au bord des fleuves de Babylone[12]… Et ce que dit Jéhovah dans Osée :… Ephraim devra mener ses fils à l’égorgeur… Même s’il leur naît des enfants, je ferai mourir les délices de leur sein[13]. Et il y a aussi Elisée et les ours. Alec, crois-tu du fond du cœur que ton Dieu ait voulu que des ours taillent en pièces des petits enfants simplement parce qu’ils s’étaient moqués du crâne chauve d’un vieil homme ?
Elle attendit.
Et j’attendis moi aussi.
Après un temps, elle reprit :
— Cette histoire de l’ours et des quarante-deux enfants est-elle l’expression littérale de la parole de Dieu ?
— Mais certainement ! C’est la parole de Dieu ! Mais je ne prétends pas la comprendre complètement. Margrethe, si tu veux une explication détaillée de tout ce qu’a fait le Seigneur, adresse-lui une prière pour qu’il t’éclaire. Mais ne m’accable pas.
— Je n’avais pas l’intention de t’accabler, Alec. J’en suis désolée.
— C’est inutile. Je n’ai jamais compris cette histoire d’ours, mais ne la laisse pas ébranler ma foi. C’est peut-être une parabole. Ecoute, chérie, est-ce que l’histoire de ton père Odin n’est pas assez sanglante elle aussi, non ?
— Ça n’a pas la même envergure. Jehovah a détruit cité après cité, chaque homme, chaque femme et enfant, et jusqu’aux plus petits. Odin ne tuait que des adversaires à sa taille et au combat. Et, la différence la plus importante, c’est que le père Odin n’est pas tout-puissant et qu’il ne prétend pas être tout de sagesse.
(Une théologie qui évite le problème le plus épineux. Mais comment L’appeler « Dieu » s’il n’est pas omnipotent ?)
Margrethe poursuivit :
— Alec, mon unique amour, je ne veux pas attaquer ta foi. Je ne l’ai jamais voulu et je n’en éprouverais aucun plaisir. Et j’espère que rien de semblable ne se reproduira. Mais tu m’as demandé de but en blanc si oui ou non j’acceptais l’autorité des « Ecritures Saintes », c’est-à-dire ta Bible. Et je dois te répondre de même : non. Pour moi, le Jéhovah ou le Yahvé de l’Ancien Testament est un affreux sadique, assoiffé de sang et de génocide. Je n’arrive pas à comprendre comment on a pu l’identifier au doux Christ du Nouveau Testament. Même par une Trinité mystique.
J’allais répondre, mais elle continua :
— Mon cher cœur, avant que nous quittions ce sujet, je dois te dire une chose à laquelle j’ai pensé. Ta religion offre-t-elle une explication pour la chose étrange qui nous est arrivée ? Une fois à moi, deux fois à toi : ce monde transformé ?
12
Il s’agit du Psaume 137 (