Lascelles s’éclaircit la voix.
— Pour une fois, monsieur Norrell, je suis d’accord avec Mr Childermass. Si Clegg possédait encore le livre ou savait où il se trouvait, alors il l’aurait certainement produit à son procès ou aurait tenté de s’en servir pour négocier sa vie.
— Et si Vinculus avait autant profité du crime paternel, ajouta Childermass, pourquoi haïssait-il donc son père ? Pourquoi s’est-il réjoui de sa pendaison ? Robert Findhelm était certain que le livre avait été détruit, c’est évident. Nan m’a raconté que Clegg avait été pendu pour avoir volé un livre, et pourtant la plainte que Robert Findhelm a déposée contre lui n’avait pas le vol pour objet. Findhelm a porté plainte pour assassinat de livre. Clegg a été le dernier homme en Angleterre à avoir été pendu pour assassinat de livre[92].
— Pourquoi donc Vinculus affirme-t-il posséder ce livre si son père l’a mangé ? demanda Lascelles d’un ton étonné. La chose est impossible.
— D’une manière ou d’une autre l’héritage de Robert Findhelm est passé à Vinculus. Comment est-ce arrivé, je ne prétends nullement le savoir, déclara Childermass.
— Et l’homme du Derbyshire ? lança soudain Mr Norrell. D’après vos dires, Findhelm destinait le livre à un homme du Derbyshire.
Childermass soupira.
— J’ai traversé le Derbyshire en regagnant Londres. Je me suis rendu au village de Brenton. Trois maisons et une auberge perchées sur une colline désolée. Qui que fût celui que Clegg était chargé d’aller voir, il était mort depuis longtemps. Je n’ai rien pu découvrir là-bas.
Stephen Black et le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon s’étaient installés dans la salle à l’étage de la buvette de Mr Wharton, dans Oxford-street, point de rencontre des Peep-O’Day Boys.
Le gentleman, à son habitude, épanchait sa grande affection pour Stephen.
— Ce qui me rappelle que je voulais depuis plusieurs mois vous présenter à la fois des excuses et des explications, disait-il.
— Des excuses, monsieur ?
— Oui, Stephen. Vous et moi ne souhaitons rien tant au monde que le bonheur de Lady Pole. Cependant, je suis lié par le méchant accord que j’ai conclu avec le magicien, et aux termes duquel je dois la ramener chaque matin au domicile de son époux, où elle doit tuer les longues heures de la journée jusqu’au soir suivant. Intelligent comme vous l’êtes, vous avez dû assurément remarquer que vous n’êtes soumis à aucune contrainte de ce genre, et vous vous demandez sans doute pourquoi je ne vous emmène pas à Illusions-perdues pour y connaître le bonheur éternel.
— En effet, je me le suis demandé, monsieur, reconnut Stephen, avant de marquer un silence car tout son avenir semblait dépendre de la question suivante : Y a-t-il quelque chose qui vous en empêche ?
— Oui, Stephen. Dans un certain sens.
— Je vois. Eh bien, c’est on ne peut plus fâcheux.
— N’aimeriez-vous pas savoir de quoi il retourne ?
— Oh, si, monsieur ! Assurément, monsieur !
— Sachez donc, déclara le gentleman, adoptant une mine grave et importante tout à fait différente de son expression habituelle, que nous, les esprits féeriques, connaissons un peu l’avenir. Souvent la fatalité nous choisit pour être ses vaisseaux d’élection. Dans le passé, nous avons apporté notre aide à des chrétiens pour leur permettre d’accomplir de grandes et nobles destinées : Jules César, Alexandre le Grand, Charlemagne, William Shakespeare, John Wesley et ainsi de suite[93]. Toutefois, notre appréhension des événements à venir est souvent brumeuse… – le gentleman eut un geste de fureur, comme pour dégager son visage d’épaisses toiles d’araignée – … imparfaite. Par tendresse pour vous, Stephen, j’ai relevé la trace de la fumée des champs de bataille et des cités en feu, arraché les entrailles dégouttantes de sang des moribonds afin de découvrir votre avenir. Vous êtes bien destiné à être roi ! Je ne suis pas le moins du monde surpris ! Dès le début j’ai eu l’intuition que vous deviez être un roi, et il était fort invraisemblable que je fusse dans l’erreur. Mieux que cela, je crois savoir quel royaume doit être le vôtre. La fumée, les entrailles et tous les autres signes désignent on ne peut plus clairement un royaume où vous êtes déjà allé ! Un royaume avec lequel vous avez déjà des liens étroits.
Stephen attendit.
— Ne voyez-vous pas ? s’écria le gentleman avec impatience. Ce doit être l’Angleterre ! Je ne saurais vous dire combien j’étais ravi quand j’ai appris cette importante nouvelle !
— L’Angleterre ! s’exclama Stephen.
— Oui, en effet ! Rien ne saurait être plus bénéfique pour l’Angleterre que vous dussiez être son roi. L’actuel souverain est vieux et aveugle. Quant à ses fils, ils sont tous gras et ivrognes ! Alors, maintenant, vous voyez pourquoi je ne puis vous emmener à Illusions-perdues. Ce serait tout à fait mal de ma part de vous enlever à votre royaume légitime !
Stephen demeura un moment sans bouger, tâchant de comprendre.
— Ce royaume ne pourrait-il être quelque part en Afrique ? énonça-t-il à la fin. Peut-être suis-je destiné à retourner là-bas et peut-être, grâce à quelque étrange prodige, le peuple me reconnaîtra-t-il comme le descendant d’un de ses rois…
— Peut-être, répondit le gentleman d’un ton dubitatif. Pourtant, non ! Cela ne peut être. Car, voyez-vous, il s’agit d’un royaume où vous êtes déjà allé. Or, vous n’avez jamais mis les pieds en Afrique. Oh, Stephen ! Je désire ardemment que votre magnifique destinée s’accomplisse. Ce jour-là, j’allierai tous mes nombreux royaumes à la Grande-Bretagne… Et vous et moi vivrons en parfaite amitié et fraternité. Songez combien nos ennemis seront confondus ! Songez combien les magiciens seront dévorés de rage ! Combien ils se maudiront de ne pas nous avoir traités avec davantage de respect !
— Vous devez vous méprendre, monsieur. Je ne puis gouverner l’Angleterre. Pas avec cette… – Il étendit ses mains devant lui, pensant « peau noire ». À haute voix il poursuivit : – Seul vous, monsieur, avec votre tendresse pour moi, pouvez penser une telle chose possible. Les esclaves ne deviennent pas rois, monsieur.
— Les esclaves, Stephen ? Qu’entendez-vous par là ?
— Je suis né dans les fers de l’esclavage, monsieur. Comme beaucoup de ma race. Ma mère était esclave sur une plantation que le grand-père de Sir Walter possédait en Jamaïque. Quand ses dettes sont devenues trop lourdes, Sir Walter s’est rendu en Jamaïque afin de vendre la plantation… L’un des biens qu’il a rapportés avec lui était ma mère. Ou, plutôt, il se proposait de la ramener pour qu’elle soit domestique dans sa maison, mais elle est morte en me mettant au monde pendant le voyage.
— Ha ! s’exclama triomphalement le gentleman. Alors, c’est exactement ce que j’avais dit. Vous et votre estimable mère avez été réduits en esclavage par les méchants Anglais et humiliés par leurs manœuvres !
— Eh bien, oui, monsieur. Cela est vrai dans un sens, sauf que je ne suis plus un esclave. Personne sur le sol britannique ne peut être esclave. L’air de l’Angleterre est celui de la liberté. Les Anglais se vantent haut et fort qu’il en soit ainsi.
« Et pourtant, songea-t-il, ils ont des esclaves dans d’autres pays. » À haute voix il poursuivit :
— Dès l’instant où le valet de Sir Walter m’a descendu du bateau à l’état de nouveau-né, j’étais libre.
92
L’« assassinat de livre » a été un dernier ajout à la loi anglaise sur la magie. La destruction volontaire d’un livre de magie méritait le même châtiment que le meurtre d’un chrétien.
93
Tous les personnages cités par le gentleman ne sont pas chrétiens. Tout comme nous appelons « fées » bon nombre de tribus et de races différentes, on nous donne communément le nom de chrétiens sans distinction de religion, de race ou d’époque.