Выбрать главу

— Nous devons toutefois les châtier ! s’écria le gentleman. Il nous est facile de tuer l’époux de Lady Pole, puis je descendrai en enfer trouver son grand-père et puis…

— Sir William et Sir Walter n’ont pas créé l’esclavage ! protesta Stephen. Sir Walter s’est toujours vivement opposé à la traite des esclaves. Et Sir Walter a été bon pour moi. Il m’a fait baptiser et éduquer.

— Baptiser ? Comment ? Même votre nom vous a été imposé par vos ennemis ? Un symbole de l’esclavage ? Alors je vous conseille fortement de le renier pour en choisir un autre quand vous monterez sur le trône d’Angleterre ! Quel est le nom que vous a donné votre mère ?

— Je ne sais, monsieur. Je ne suis pas certain qu’elle m’en ait donné un.

Le gentleman étrécit les yeux, signe qu’il réfléchissait profondément.

— L’étrange mère que ce serait, énonça-t-il d’un ton songeur, qui n’aurait pas nommé son enfant. Oui, il doit exister un nom qui vous est propre. Qui vous est vraiment propre. Pour moi, cela est clair. Le nom que votre mère vous a donné dans son cœur pendant les précieux instants où elle vous tenait dans ses bras. N’êtes-vous point curieux de le connaître ?

— Certes, monsieur. Seulement ma mère est morte depuis longtemps. Elle n’a peut-être jamais confié ce nom à âme qui vive. Son nom à elle s’est perdu. Une fois, quand j’étais enfant, je l’ai demandé à Sir William, mais il n’est pas parvenu à s’en souvenir.

— Il le savait sans aucun doute et n’a pas voulu vous le révéler par malice. Il faudrait quelqu’un de très brillant pour retrouver votre nom, Stephen. Quelqu’un d’une rare perspicacité, avec des dons extraordinaires et une incomparable noblesse de caractère. Moi, en vérité ! Oui, voilà ce à quoi je vais m’attacher. En gage de la tendresse que je vous porte, je trouverai votre vrai nom !

31

Dix-sept morts napolitains

Avril 1812 – juin 1814

En ce temps, on enrôlait dans l’armée britannique nombre d’« officiers de liaison » dont la mission était de parler avec les indigènes, de dérober le courrier de l’armée française et de toujours savoir la position des troupes ennemies. Aussi romantiques vos idées soient-elles sur la guerre, les officiers de liaison de Wellington les transcenderont toujours. Ils traversaient des rivières à gué au clair de lune et franchissaient des chaînes de montagnes sous un soleil brûlant. Ils vivaient davantage derrière les lignes françaises que derrière les lignes anglaises, et connaissaient tous les partisans de la cause britannique.

Le plus grand de ces officiers de liaison était, sans le moindre doute, le major Colquhoun Grant du 11e régiment d’infanterie. Souvent les Français levaient les yeux de leur occupation pour apercevoir le major Grant qui les observait à cheval, d’une hauteur éloignée. Il les surveillait avec sa lunette, puis consignait des notes à leur sujet dans son petit calepin. Cela les mettait très mal à l’aise.

Un matin d’avril 1812, tout à fait par hasard, le major Grant se trouva pris entre deux patrouilles de cavalerie françaises. Lorsqu’il devint évident qu’il ne pourrait les distancer, il abandonna sa monture et se dissimula dans un petit bois. Le major Grant se considérait davantage comme un soldat que comme un espion et, en tant que soldat, il mettait un point d’honneur à porter son uniforme à toute heure. Malheureusement, l’uniforme du 11e d’infanterie (à l’instar de celui de presque tous les régiments d’infanterie) était écarlate ; alors que le major se cachait au milieu des feuillages bourgeonnants printaniers, les Français n’eurent aucun mal à le débusquer.

Pour les Britanniques, la capture de Grant était une catastrophe équivalente à la perte de toute une brigade d’hommes de troupe. Lord Wellington envoya sur-le-champ des dépêches urgentes, dont certaines à des généraux français, afin de proposer un échange de prisonniers, et d’autres à des commandants de la guerrilla[94] promettant des dollars d’argent et des armes en abondance s’ils parvenaient à opérer le sauvetage de Grant. Ni l’une ni l’autre de ces propositions ne produisant de résultats, Lord Wellington se vit obligé d’arrêter un autre plan. Il loua les services du chef de la guerrilla, Jeronimo Saornil, célèbre pour sa férocité, afin qu’il conduisît Jonathan Strange au major Grant.

— Vous vous apercevrez que Saornil est un personnage assez terrible, dit Wellington à Strange avant qu’il se mît en route. Cependant, je n’ai aucune crainte à cet égard car, sincèrement, vous l’êtes aussi.

Saornil et ses hommes étaient une engeance de scélérats sanguinaires à souhait. Sales, nauséabonds et pas rasés, ils portaient sabres et poignards au ceinturon, et fusils en bandoulière. Leurs habits et leurs tapis de selle étaient couverts d’emblèmes cruels et redoutables : têtes de mort et tibias croisés, cœurs empalés sur des couteaux, gibets, crucifixions sur des roues, corbeaux occupés à picorer des cœurs et des yeux, et autres représentations tout aussi plaisantes. Ces emblèmes étaient composés de ce qui ressemblait à première vue à des boutons de nacre mais qui, après un examen plus approfondi, se révéla être la denture de tous les Français qu’ils avaient massacrés. Saornil, en particulier, avait tant de dents attachées à sa personne qu’il cliquetait au moindre mouvement, un peu comme si tous les défunts Français claquaient encore des dents de peur.

Entourés par les symboles et les oripeaux de la mort, Saornil et ses hommes étaient assurés de susciter la terreur chez tous ceux qui croisaient leur chemin. Ils furent donc un brin déconcertés en découvrant que le magicien anglais les avait surpassés sous ce rapport : il avait apporté un cercueil avec lui. L’un d’eux demanda à Strange ce qu’il y avait à l’intérieur. D’un air dégagé, il répondit qu’il contenait un corps.

Après plusieurs jours de folle chevauchée, le groupe de guerrilleros mena Strange sur une colline qui surplombait la principale route menant d’Espagne en France. Sur cette route, assurèrent-ils à Strange, le major Grant et ses ravisseurs allaient sûrement passer.

Les hommes de Saornil établirent leur camp à proximité et se postèrent à l’affût. Le troisième jour, ils virent un gros contingent de soldats français longer la route ; au milieu d’eux, chevauchait le major Grant dans son uniforme écarlate. Aussitôt Strange donna l’ordre d’ouvrir le cercueil. Trois des guerrilleros saisirent des leviers et arrachèrent le couvercle. Au-dedans ils trouvèrent un personnage en terre cuite, une sorte de mannequin façonné dans la même argile rouge et rugueuse que les Espagnols utilisaient pour fabriquer leurs assiettes et leurs cruchons colorés. Grandeur nature, d’une facture grossière, il avait deux trous à la place des yeux et quasiment pas de nez. Il était cependant soigneusement revêtu de l’uniforme d’officier du 11e d’infanterie.

— Bon, lança Strange à Jeronimo Saornil, quand les éclaireurs français atteindront ce rocher là-bas, prenez vos hommes et attaquez-les.

Saornil mit un moment à digérer cet ordre, entre autres raisons parce que l’espagnol de Strange présentait plusieurs bizarreries de grammaire et de prononciation.

Une fois qu’il eut compris, il demanda :

— Devons-nous tenter de délivrer el Bueno Granto ?

(El Bueno Granto était le surnom donné au major Grant par les Espagnols.)

— Certainement pas ! répliqua Strange. Je me charge d’el Bueno Granto !

Saornil et ses hommes descendirent à mi-hauteur de la colline, où de maigres arbustes formaient un écran qui les dissimulait de la route. De là, ils ouvrirent le feu. Les Français furent pris complètement par surprise. Quelques-uns furent tués, beaucoup d’autres blessés. Il n’y avait pas de rochers et très peu de buissons – presque rien où se cacher –, seule la route s’ouvrait devant eux, offrant de bonnes chances d’échapper à leurs assaillants. Après quelques minutes de panique et de confusion, les Français rassemblèrent leurs esprits et leurs blessés, puis s’égaillèrent.

вернуться

94

Guerrilla : mot espagnol signifiant « petite guerre ». Les bandes de guerrilleros étaient des groupes d’Espagnols, allant de quelques douzaines d’hommes à des milliers, qui combattaient et harcelaient les armées françaises. Certains obéissaient à d’anciens soldats et gardaient un niveau de discipline militaire impressionnant. D’autres n’étaient guère plus que des bandits et mettaient autant d’énergie à terroriser leurs malheureux compatriotes qu’à combattre les Français.