Ce soir-là, Strange appliqua un procédé de magie dont il n’était pas familier. Il tenta de pénétrer les rêves de la compagnie napolitaine et y réussit parfaitement.
Un des hommes rêvait qu’il montait à un arbre, poursuivi par un gigot d’agneau rôti. Il pleurait de faim dans son arbre pendant que le gigot tournait autour et agitait son manche d’os vers lui d’un air menaçant. Peu après, le gigot d’agneau était rejoint par cinq ou six œufs durs méprisants qui chuchotaient entre eux les plus affreux mensonges sur son compte.
Un autre rêvait que, en traversant un petit bois, il rencontrait sa défunte mère. Celle-ci lui contait qu’elle venait de regarder dans un terrier et avait vu au fond Napoléon Bonaparte, le roi d’Angleterre, le pape et le tzar de Russie. L’homme descendait dans le terrier pour voir mais, une fois arrivé au bout, il découvrait que Napoléon Bonaparte, le roi d’Angleterre, le pape et le tzar de Russie n’étaient en fait qu’une seule personne : un énorme bonhomme pleurnichard, aussi grand qu’une église, avec des dents en fer rouillées et, à la place des yeux, des roues de charrette enflammées.
— Ha ! ricana cet ogre. Tu ne croyais pas que nous étions vraiment des gens différents, si ?
Et de plonger le bras dans un chaudron bouillonnant qui se trouvait à proximité pour en tirer le petit garçon du rêveur et le dévorer.
Bref, les rêves des Napolitains, bien que fort intéressants, n’étaient pas très éclairants.
Le lendemain matin, vers dix heures, Lord Wellington était installé à un bureau de fortune dans le chœur de l’église en ruine. Il leva les yeux et vit Strange entrer.
— Eh bien ? s’enquit-il.
Strange poussa un soupir.
— Où est le sergent Nash ? J’ai besoin de lui pour sortir les morts. Avec votre permission, monsieur, je vais essayer un procédé de magie dont j’ai ouï dire autrefois[96].
La nouvelle se répandit vite au quartier général que le magicien allait tenter quelque chose avec les morts napolitains. Flores de Avila était un coin perdu, ne comptant guère plus d’une centaine d’habitations. Le soir précédent s’était révélé très ennuyeux pour une armée de jeunes gens qui venaient de remporter une grande victoire et se sentaient enclins à la célébrer, et l’on considérait comme hautement probable que la magie de Strange se montrerait le meilleur divertissement du jour. Une petite foule d’officiers et d’hommes de troupe ne tardèrent pas à s’assembler pour y assister.
L’église avait une terrasse de pierre qui dominait une étroite vallée sur un horizon de montagnes pâles et imposantes, aux versants tapissés de vignes et d’oliveraies. Le sergent Nash et ses hommes allèrent chercher les dix-sept cadavres dans le clocher, puis les alignèrent en position assise contre le muret qui marquait le bord de la terrasse.
Strange déambula devant, les regardant tous à tour de rôle.
— Je croyais vous avoir spécifié que personne ne devait se mêler des cadavres, reprocha-t-il au sergent Nash.
Le sergent Nash eut l’air indigné.
— Je suis certain qu’aucun de nos gars n’y a touché ! protesta-t-il. Mais, monseigneur, continua-t-il en s’adressant à Lord Wellington, il ne restait guère de corps, sur le champ de bataille que ces irréguliers espagnols n’eussent pas profanés…
Et de discourir sur les diverses tares nationales des Espagnols et de conclure en affirmant que, si un homme se risquait seulement à dormir en un endroit où les Espagnols pouvaient le trouver, il s’en repentirait à son réveil.
Lord Wellington eut un geste impatient de la main pour réduire l’homme au silence.
— Je n’en vois pas qui soient très mutilés, dit-il à Strange. Cela a-t-il une importance s’ils le sont ?
Strange murmura amèrement qu’il présumait qu’il n’était pas exclu qu’il dût les inspecter.
En réalité, les trois quarts des blessures présentées par les Napolitains semblaient être la cause de leur mort. Cependant, tous avaient été dépouillés de leurs vêtements et plusieurs avaient eu les doigts coupés, meilleur moyen de voler leurs bagues. L’un d’eux avait été joli garçon, mais sa beauté était fortement gâtée à présent qu’on lui avait arraché les dents (pour en fabriquer des fausses) et coupé la majeure partie de ses cheveux noirs (pour en tirer des perruques).
Strange ordonna à un homme d’aller lui chercher un couteau bien aiguisé et un pansement propre. Une fois le couteau apporté, il retira sa redingote et remonta sa manche de chemise. Puis il se mit à marmonner en latin. Il se fit ensuite une longue et profonde entaille dans le bras ; dès qu’il eut obtenu un beau et régulier jet de sang, il en éclaboussa les têtes des cadavres, prenant soin d’oindre les yeux, la langue et les narines de chacun d’eux. Au bout d’un moment, le premier cadavre se réveilla. On entendit un horrible bruit de râpe tandis que ses poumons desséchés s’emplissaient d’air et que ses membres s’agitaient d’une manière épouvantable à voir. L’un après l’autre, les corps revinrent à la vie et commencèrent à parler dans une langue gutturale, contenant une bien plus grande proportion de cris que tout langage connu de l’assistance.
Même Wellington était un peu pâle. En apparence, seul Strange continuait à ne montrer aucune émotion.
— Mon Dieu ! s’écria Fitzroy Somerset. Quelle langue est-ce là ?
— Un des dialectes de l’enfer, je crois, répondit Strange.
— Vraiment ? murmura Somerset. Eh bien, voilà qui est frappant !
— Ils ont dû l’apprendre très vite, commenta Lord Wellington. Ils ne sont morts que depuis trois jours. – Il appréciait les natures promptes et efficaces. – Mais parlez-vous cette langue ? demanda-t-il à Strange.
— Non, monsieur.
— Alors, comment allons-nous communiquer avec eux ?
En guise de réponse, Strange saisit la tête du premier corps, ouvrit de force ses mâchoires baragouineuses et lui cracha dans la bouche. Sur l’instant, le Napolitain se mit à utiliser sa langue maternelle, « terrestre » : un épais patois italien, qui était pour la majorité tout aussi impénétrable et presque aussi atroce que la langue dans laquelle il s’exprimait auparavant. Ce patois présentait cependant l’avantage d’être parfaitement compréhensible pour le capitaine Whyte.
Avec l’aide de ce dernier, le major Grant et le colonel de Lancey interrogèrent donc les morts Napolitains et furent hautement satisfaits des réponses obtenues. Ayant trépassé, les Napolitains étaient infiniment plus désireux de plaire à leurs questionneurs qu’eût pu l’être tout indicateur vivant. Peu avant leur mort à la bataille de Salamanque, ces malheureux avaient tous reçu un message secret de leurs compatriotes cachés dans un bois. Ce message les informait de la prise des canons et les sommait de gagner un village, à quelques lieues au nord de la cité, d’où ils pourraient aisément repérer le bois en question en suivant des signes cabalistiques tracés à la craie sur les arbres et les rochers.
Le major Grant prit un petit détachement de cavalerie et fut de retour en quelques jours avec à la fois les canons et les déserteurs. Wellington était ravi.
Malheureusement, Strange se montra incapable de trouver le charme qui eût permis de renvoyer les morts napolitains à leur dernier sommeil[97]. Il se livra à plusieurs essais ; hélas, ceux-ci n’eurent que très peu d’effet, hormis une fois, où les dix-sept cadavres poussèrent soudain comme des champignons jusqu’à atteindre six mètres de haut et devenir curieusement transparents, telles d’immenses aquarelles d’eux-mêmes réalisées sur des bannières de mousseline. Après que Strange leur eut rendu leur taille normale, le problème de leur sort demeura entier.
96
Strange savait que ce procédé était une réalisation du roi Corbeau. La majeure partie de la magie du roi Corbeau était mystérieuse, belle et subtile, et il est donc surprenant pour nous d’apprendre qu’il ait dû avoir recours à un charme aussi brutal.
Au milieu du XIIIe siècle, plusieurs des ennemis du roi Corbeau tentèrent de former une alliance contre lui. La plupart de ses membres étaient connus de lui : le roi de France en était un, le roi d’Angleterre un autre, et il y avait quelques esprits féeriques mécontents qui se donnaient des titres pompeux et qui avaient pu ou non régner sur les vastes territoires qu’ils revendiquaient. Il y avait aussi d’autres personnages plus mystérieux, mais encore plus puissants. Le roi avait été, pendant la plus grande partie de son règne, en bons termes avec la plupart des anges et des démons, mais le bruit courait qu’il s’était querellé avec deux d’entre eux : l’archange Zadkiel, qui régit la pitié, et le démon Alrinach, qui régit les naufrages.
Le roi ne semble pas s’être grandement préoccupé des activités de l’alliance. Mais il s’y intéressa davantage quand certains présages magiques parurent montrer qu’un de ses propres vassaux les avait rejoints et complotait contre lui. L’homme qu’il suspectait s’appelait Robert Barbatus, comte de Wharfdale, un personnage si célèbre pour sa ruse et ses manigances qu’on le surnommait le Renard. Aux yeux du roi, il n’existait pas de plus grand crime que la trahison.
Quand le fils aîné du Renard, Henry Barbatus, fut emporté par les fièvres, le roi Corbeau le fit exhumer de son tombeau et le ramena à la vie pour qu’il lui révélât ce qu’il savait. Thomas de Dundale et William Lanchester éprouvaient tous deux un profond dégoût pour cette sorte particulière de magie et implorèrent le roi d’employer d’autres moyens. Mais le roi était en proie à une grande colère, et ils échouèrent à le dissuader. Il existait une centaine d’autres formes de magie auxquelles il aurait pu recourir, mais aucune n’était aussi rapide ou aussi efficace et, à l’instar de la plupart des grands magiciens, le roi Corbeau était avant tout pratique.
On dit que, dans sa fureur, le roi Corbeau battit Henry Barbatus. Dans la vie, Henry Barbatus avait été un superbe jeune homme, autant admiré pour sa belle physionomie et ses manières gracieuses qu’il était craint pour ses prouesses chevaleresques. Qu’un si noble chevalier eût été réduit à un pantin tremblant et pleurnicheur par la magie du roi provoqua le courroux de William Lanchester et fut, entre les deux magiciens, à l’origine d’une âpre querelle qui dura plusieurs années.
97
Pour mettre fin à la « vie » des cadavres, il faut leur arracher les yeux, la langue et le cœur.