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D’abord, ils furent joints aux prisonniers français. Ces derniers protestèrent haut et fort contre le fait de partager leur prison avec pareilles horreurs qui traînaient les pieds en tenant à peine debout. (« Et vraiment, déclara Lord Wellington en contemplant les cadavres avec dégoût, on ne peut pas leur en vouloir… »)

Une fois les prisonniers embarqués pour l’Angleterre, les morts napolitains restèrent donc avec l’armée. Tout cet été-là, ils voyagèrent dans un char à bœufs et, sur l’ordre de Lord Wellington, ils avaient été enchaînés. Les fers étaient censés restreindre leurs mouvements et les obliger à tenir en place, mais les morts napolitains ne craignaient point la douleur, ils semblaient même y être insensibles ; aussi cela ne leur coûtait-il guère de s’arracher à leurs chaînes, laissant parfois des lambeaux de chair derrière eux. Dès qu’ils s’étaient libérés, ils partaient à la recherche de Strange et, de la plus pitoyable manière que l’on pût imaginer, commençaient à l’implorer de les rappeler pleinement à la vie. Ils avaient vu l’enfer et n’étaient pas pressés d’y retourner.

À Madrid, l’artiste espagnol Francisco Goya réalisa une sanguine de Jonathan Strange entouré des morts napolitains. Sur le croquis, Strange est assis par terre, le regard baissé et les bras ballants ; toute son attitude exprime l’impuissance et le désespoir. Les Napolitains se pressent autour de lui ; certains le regardent d’un air affamé, d’autres ont des expressions suppliantes sur le visage, l’un d’eux tend un doigt hésitant pour lui caresser la nuque. Ce dessin, inutile de le préciser, est tout à fait différent des autres portraits de Strange.

Le 25 août, Lord Wellington donna l’ordre de destruction des morts napolitains[98].

Strange avait quelque crainte que Mr Norrell n’eût vent de la magie perpétrée dans l’église en ruine de Flores de Avila. Il n’en parla pas dans ses propres lettres et pria Lord Wellington de bien vouloir la taire dans ses dépêches.

— Oh, très bien ! acquiesça monsieur le duc.

En effet, Lord Wellington ne tenait pas particulièrement à écrire sur la magie. Il détestait traiter d’une réalité qu’il ne comprenait pas extrêmement bien.

— Ces précautions ne seront pas d’une grande utilité, souligna-t-il. Tous ceux qui ont écrit une lettre au pays pendant ces cinq derniers jours auront déjà donné à leurs proches un compte-rendu exhaustif.

— Je sais, répondit Strange avec une certaine inquiétude. Toutefois, les hommes exagèrent toujours à mon propos et, lorsque les citoyens d’Angleterre auront fait la part des outrances habituelles, peut-être tout cela n’apparaîtra-t-il pas si remarquable. Ils se figureront simplement que j’ai guéri des Napolitains qui étaient blessés ou quelque chose dans ce genre…

Le rappel à la vie de dix-sept morts napolitains était un bon exemple du type de problème rencontré par Strange dans la dernière moitié de la guerre. Pareil aux ministres qui l’avaient précédé, Lord Wellington s’accoutumait de plus en plus à recourir à la magie pour atteindre ses fins, et il exigeait de son magicien des sortilèges de plus en plus sophistiqués. Cependant, à la différence de ses collègues, Wellington avait très peu de temps ou d’inclination pour écouter de longues explications sur l’impossibilité d’accomplir tel ou tel tour. Après tout, il demandait régulièrement l’impossible à ses ingénieurs, ses généraux et ses officiers, et ne voyait aucune raison de faire une exception en faveur de son magicien.

— Trouvez donc un autre moyen ! était sa seule réponse, alors que Strange tâchait de lui expliquer qu’une pratique magique particulière n’avait pas été tentée depuis 1302, ou que le charme s’en était perdu, ou encore qu’elle n’avait jamais existé.

Comme aux premiers jours de son activité de magicien, avant sa rencontre avec Norrell, Strange était donc contraint d’inventer l’essentiel de sa magie, s’inspirant des principes généraux et de récits à moitié oubliés puisés dans de vieux grimoires.

Au début de l’été 1813, Strange réalisa une nouvelle fois une sorte de magie dont on n’avait pas vu la pareille depuis le règne du roi Corbeau : il déplaça un cours d’eau. Voici comment cela se passa. Cet été-là la guerre progressait, et toutes les initiatives de Lord Wellington étaient couronnées de succès. Il arriva néanmoins que, un beau matin de juin, les Français se retrouvèrent dans une position plus favorable que ce n’était le cas depuis un certain temps. Monsieur le duc et les autres généraux se réunirent sur-le-champ pour discuter des mesures à prendre afin de corriger cette situation hautement indésirable. Strange fut sommé de les rejoindre sous la tente de Wellington. Il les trouva rassemblés autour d’une table sur laquelle on avait étalé une grande carte.

Monsieur le duc, d’excellente humeur, accueillit Strange presque avec tendresse :

— Ah, Merlin ! Vous voilà ! Voici notre problème ! Nous sommes de ce côté-ci de la rivière tandis que les Français occupent l’autre côté, et il m’agréerait infiniment que nos positions fussent inversées.

Et l’un des généraux de commencer à expliquer que si on conduisait l’armée à l’ouest, « jusqu’ici », puis qu’on jetât un pont sur la rivière, « là », et qu’on engageât le combat avec les Français « ici »…

— Cela prendrait trop de temps ! coupa Lord Wellington. Bien trop de temps ! Merlin, ne pourriez-vous pas vous arranger pour que notre armée se sente pousser des ailes et survole les Français ? Le pourriez-vous, pensez-vous ? – Monsieur le duc plaisantait peut-être à moitié, mais seulement à moitié. – Il s’agirait de fournir à chaque homme une petite paire d’ailes. Prenez le capitaine Macpherson, par exemple, lança-t-il, jaugeant un énorme Écossais. Je rêve de voir Macpherson voleter de-ci de-là.

Strange considéra le capitaine Macpherson d’un air songeur.

— Non, répondit-il enfin, mais je vous saurais gré, monseigneur, de me permettre de vous l’emprunter, ainsi que la carte, pour une heure ou deux.

Strange et le capitaine Macpherson étudièrent la carte un moment, puis Strange revint vers Lord Wellington pour expliquer que, si cela prenait trop de temps de donner des ailes à toute la troupe, cela n’en prendrait guère de déplacer la rivière. Cette manœuvre ferait-elle l’affaire ?

— En ce moment, poursuivit-il, la rivière coule vers le sud jusqu’ici, puis tourne au nord. Si, au contraire, elle coulait vers le nord au lieu de couler vers le sud et tournait au sud là, alors, voyez-vous, nous serions sur la berge nord et les Français sur la berge sud.

— Oh ! souffla monsieur le duc. Très bien.

La nouvelle configuration de la rivière dérouta tant les Français que plusieurs de leurs compagnies, après avoir reçu l’ordre de marcher au nord, partirent dans la mauvaise direction, si certains étaient-ils que la direction opposée à la rivière ne pouvait être que le nord. On ne devait plus jamais revoir lesdites compagnies, aussi supposa-t-on communément qu’elles avaient été massacrées par les guerrilleros espagnols.

Par la suite, Lord Wellington fit observer gaiement au général Picton qu’il n’y avait rien de plus lassant pour les troupes et les bêtes que des marches forcées incessantes et que, à l’avenir, il croyait préférable de garder tout le monde immobile, pendant que Mr Strange déplacerait l’Espagne de-ci de-là sous leurs pieds, à la façon d’un tapis.

Entre-temps, à Cadix, le conseil de la Régence espagnole s’inquiétait devant ce rebondissement et commençait à se demander s’ils reconnaîtraient leur pays quand ils l’auraient enfin repris aux Français. Ils se plaignirent au ministre anglais des Affaires étrangères (que beaucoup croyaient ingrat). Ce dernier convainquit Strange d’adresser au conseil de la Régence un courrier promettant, après la guerre, de remettre la rivière à sa place d’origine, ainsi que «… tout autre chose que Lord Wellington aurait demandé à déplacer pendant la poursuite des hostilités ». Parmi les nombreuses choses déplacées par Strange, on comptait : une oliveraie et une pinède en Navarre[99], la cité de Pampelune[100] et deux églises de la ville française de Saint-Jean-de-Luz[101].

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98

« Pour ce qui est des soldats italiens morts au champ d’honneur, je puis seulement dire que nous regrettons vivement une telle cruauté vis-à-vis d’hommes qui avaient déjà grandement souffert. Mais nous avons été contraints d’agir comme nous l’avons fait. On ne parvenait point à les convaincre de laisser le magicien en paix. S’ils ne l’avaient pas tué, ils l’auraient assurément rendu fou. Nous avons été forcés de désigner deux hommes pour le garder pendant son sommeil, afin d’empêcher les morts de le toucher et de le réveiller. Ils avaient été si malmenés depuis leur trépas, les malheureux ! Ce n’était pas une vision qu’on pût souhaiter avoir à son réveil. À la fin, nous avons allumé un bûcher et les avons jetés dedans. »

Lord Fitzroy Somerset à son frère, 2 septembre 1812.

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99

Le colonel Vickery avait reconnu les bois en question et découvert qu’ils regorgeaient de soldats français prêts à tirer sur l’armée britannique. Ses officiers discutaient justement de la riposte, quand Lord Wellington s’approcha à cheval. « Nous pourrions les contourner, j’imagine, dit Wellington, mais cela prendra du temps et je suis pressé. Où est donc notre magicien ? »

On alla chercher Strange.

— Monsieur Strange ! s’écria Lord Wellington. J’ai peine à croire que cela vous serait difficile de déplacer ces arbres ! Bien moins, j’en suis certain, que de dérouter quatre mille hommes de sept milles. Déplacez-moi ces bois, je vous prie !

Aussi Strange obéit-il aux ordres et déplaça-t-il les bois de l’autre côté de la vallée. Les soldats français se retrouvèrent tapis sur un aride flanc de colline et se rendirent très vite aux Britanniques.

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100

En raison d’une erreur des cartes d’Espagne de Wellington, la cité de Pampelune n’était pas exactement à l’endroit où les Britanniques la croyaient. Wellington fut profondément déçu quand, après que son armée eut parcouru vingt milles en un jour, elle n’atteignit pas Pampelune, qui fut repérée dix milles plus au nord. Après une rapide discussion du problème, on trouva plus commode de demander à Mr Strange de déplacer la cité que de modifier toutes les cartes.

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101

Ces églises de Saint-Jean-de-Luz furent une source d’embarras. Il n’y avait aucune raison de les déplacer. La vérité, c’était que, un dimanche martin, Strange buvait du cognac au petit-déjeuner dans un hôtel de Saint-Jean-de-Luz en compagnie de trois capitaines et de deux lieutenants du 16e de dragons légers. Il commentait à ces messieurs la théorie qui expliquait la téléportation magique de divers objets. C’était une entreprise totalement vaine de sa part : eussent-ils été sobres, ils ne l’auraient déjà pas très bien comprise, or ni eux ni Strange n’étaient sobres depuis deux jours. À titre d’exemple, Strange intervertit les positions des deux églises encore remplies de leurs ouailles. Il avait la ferme intention de les rechanger avant la sortie de la messe, mais peu après il se trouvait convié à une partie de billard et n’y pensa plus. Au reste, malgré ses nombreuses assurances, Strange ne trouva jamais le temps ni l’inclination pour remettre la rivière, le bois, la cité ou quoi que ce fût à sa place d’origine.