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Le 6 avril 1814, l’empereur Napoléon Bonaparte abdiqua. On raconte que, une fois avisé, Lord Wellington dansa la gigue. Lorsque Strange apprit la nouvelle, il rit tout haut, puis s’arrêta net et murmura :

— Mon Dieu ! Que va-t-il advenir de nous à présent ?

On supposa, à l’époque, que cette remarque quelque peu énigmatique se rapportait à l’armée. Par la suite, toutefois, d’aucuns se demandèrent s’il ne parlait pas de lui et de l’autre magicien.

La carte d’Europe fut redessinée : les nouveaux royaumes de Bonaparte furent démantelés et les anciens restaurés ; des rois furent déposés, d’autres remis sur le trône. Les peuples européens se félicitèrent d’avoir fini par vaincre the Great Interloper, le Grand Contrebandier. Mais, pour les habitants de la Grande-Bretagne, il apparut brusquement que la guerre avait eu une finalité totalement différente : elle avait fait de la Grande-Bretagne la plus grande nation du monde. À Londres, Mr Norrell eut la satisfaction d’entendre de la bouche de tout un chacun que la magie – sa magie et celle de Mr Strange – avait été d’une importance cruciale dans cet heureux aboutissement.

Un soir, vers la fin mai, Arabella rentrait d’un dîner de la Victoire à Carlton House. Elle avait entendu parler de son mari dans les termes les plus élogieux, des toasts avaient été portés en l’honneur de celui-ci et le prince régent l’avait couverte de compliments. Pour l’heure il était à peine minuit passé, et elle s’était retirée au salon pour réfléchir au fait que seul manquait à son bonheur le retour de son mari, quand une des domestiques fit irruption en clamant :

— Oh, madame ! Le maître est là !

Quelqu’un entra dans la pièce.

Il était plus maigre, plus brun que dans son souvenir. Ses cheveux montraient plus de gris, et il avait une cicatrice blanche au-dessus du sourcil gauche. La cicatrice n’était pas récente, elle la voyait pourtant pour la première fois. Ses traits n’avaient pas changé, mais elle ne savait pourquoi, son expression était différente. Cette personne ne paraissait guère être celle à laquelle elle songeait juste un instant plus tôt. Cependant, avant qu’Arabella eût le temps d’être déçue, ou embarrassée, ou tout ce qu’elle avait redouté d’être quand il finirait par rentrer à la maison, il promena autour du salon un regard vif, à demi ironique, qu’elle reconnut instantanément. Puis il la considéra avec le sourire le plus familier du monde et déclara :

— Je suis de retour.

Le lendemain matin, ils ne s’étaient pas encore raconté le centième de tout ce qu’ils avaient à se dire.

— Asseyez-vous là, intima Strange à Arabella.

— Dans ce fauteuil ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Afin que je puisse vous regarder. Je ne vous ai pas regardée depuis trois ans, et il y a longtemps que cela me manque. Je dois remédier à cette privation.

Arabella s’assit ; au bout d’une minute ou deux elle esquissait un sourire.

— Jonathan, je ne puis garder contenance si vous me contemplez ainsi. À cette allure, vous aurez remédié à votre privation en une demi-heure. Je regrette de vous décevoir, mais vous ne m’avez pas regardée si souvent. Vous aviez toujours le nez dans quelque vieux livre poussiéreux.

— Faux ! J’avais complètement oublié combien vous étiez querelleuse. Donnez-moi ce fragment de papier, je vais y consigner une note.

— Je n’en ferai rien, répliqua Arabella dans un rire.

— Savez-vous quelle fut ma première pensée à mon réveil ce matin ? Que je devais me lever, me raser et prendre mon petit-déjeuner avant que le domestique de quelque autre gaillard ait mis la main sur toute l’eau chaude et tous les petits pains. Puis je me suis souvenu que tous les domestiques de cette maison étaient les miens, que toute l’eau chaude de la maison était à moi et que tous les petits pains étaient également à moi. Je ne crois pas avoir été aussi heureux de ma vie…

— Étiez-vous donc privé de tout confort en Espagne ?

— En guerre, on vit d’une façon princière ou comme un vagabond. J’ai vu Lord Wellington – Sa Grâce, devrais-je dire[102] – dormir sous un arbre avec seulement un rocher pour oreiller. D’autres fois, j’ai vu des voleurs et des mendiants ronfler sur des lits de plume dans des chambres de palais. La guerre met tout sens dessus dessous.

— Eh bien, j’espère que vous ne vous morfondrez pas à Londres. Le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon soutenait qu’une fois qu’on avait goûté à la guerre, on était sûr de s’ennuyer à la maison.

— Ha ! Non, pas du tout ! Comment, alors que tout y est propre et en ordre ? Et qu’on a tous ses livres et ses biens à portée de la main, et son épouse juste devant soi chaque fois qu’on lève les yeux ? Que… ? Qui était-ce, dites-vous ? Le gentleman aux cheveux comment ?

— … comme du duvet de chardon. Je suis certaine que vous connaissez le personnage dont je parle. Il loge chez Sir Walter et Lady Pole. Du moins, je ne suis pas sûre qu’il y loge, mais je le vois chaque fois que je me rends dans leur demeure.

Strange fronça le sourcil.

— Non, je ne le connais point. Quel est son nom ?

Arabella l’ignorait.

— J’ai toujours cru qu’il était un parent de Sir Walter ou de Lady Pole. Il est tout à fait singulier que je n’aie jamais pensé à lui demander son nom ! J’ai eu pourtant… Oh ! des heures de conversation avec lui !

— Vraiment ? Je ne suis pas certain d’approuver cela. Est-il beau garçon ?

— Oh, oui ! Très beau ! C’est drôle que je ne sache pas son nom ! Il est très divertissant. Tout à fait différent de la plupart des gens du monde.

— Et de quoi conversez-vous ?

— Oh, de tout ! Et cela se termine toujours par des promesses de cadeaux. Lundi dernier, il voulait me ramener un tigre du Bengale. Mercredi, il souhaitait me présenter la reine de Naples… Parce que, selon lui, elle et moi nous ressemblions tant que nous étions sûres de devenir des amies intimes. Et, vendredi encore, il insistait pour envoyer un domestique me chercher un arbre à musique…

— Un arbre à musique ?

Arabella rit.

— Un arbre à musique ! Il prétend que quelque part, sur une montagne avec un nom à coucher dehors, il pousse un arbre qui porte des partitions en guise de fruits, et que sa musique est de loin supérieure à toute autre. Je ne sais jamais s’il croit à ses fariboles ou non. Au reste, parfois je me suis demandé s’il n’était pas fou. Je dois toujours trouver une excuse ou une autre pour ne point accepter ses présents.

— J’en suis content. Je n’aurais pas aimé rentrer chez moi et trouver la maison pleine de tigres, de reines et d’arbres à musique. Avez-vous des nouvelles fraîches de Mr Norrell ?

— Non, aucune.

— Pourquoi souriez-vous donc ? demanda Strange.

— Je souriais ? Je l’ignorais. Eh bien alors, je vais tout vous raconter. Il m’a envoyé une fois un message, pas plus.

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102

Le gouvernement britannique fit Lord Wellington duc. Dans le même temps, il fut question d’anoblir Strange. « Un titre de baronnet est le moins qu’il puisse espérer, expliqua Lord Liverpool à Sir Walter, et nous serions parfaitement en droit de faire mieux. Que diriez-vous d’une vicomté ? » La raison pour laquelle cela resta lettre morte, c’était que, comme Sir Walter le souligna, il était absolument impossible de conférer un titre à Strange sans réserver le même traitement à Norrell. Or, nul au gouvernement n’aimait assez Norrell pour en avoir le désir. L’idée de devoir s’adresser à Mr Norrell en lui donnant du « Sir Gilbert » ou du « monsieur le vicomte » était plutôt décourageante.