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Mr Strange était debout, accoudé au rebord de cheminée, un livre de Mr Norrell à la main et une expression d’intérêt poli sur le visage, tandis que Leurs Altesses royales parlaient toutes à la fois et se coupaient mutuellement la parole dans leur ardeur à décrire ce que la situation du roi avait de poignant.

— Si vous voyiez comment Sa Majesté régurgite son pain et son lait en mangeant, dit le duc de Clarence à Arabella, les larmes aux yeux, combien il est rempli de craintes imaginaires, et les longs entretiens qu’il a avec Mr Pitt, mort à cette heure… Eh bien, ma chère, vous ne pourriez vous empêcher d’être découragée par ce spectacle.

Et le duc de prendre la main d’Arabella et de commencer à la caresser, apparemment persuadé qu’il s’agissait d’une domestique.

— Tous les sujets de Sa Majesté le roi sont désolés qu’il soit souffrant, répondit Arabella. Aucun de nous ne peut rester indifférent devant ses souffrances.

— Oh, ma chère ! s’écria le duc, ravi. Vos paroles me vont droit au cœur !

Et de planter un gros baiser mouillé royal sur sa main, en la dévisageant avec une grande tendresse.

— Si Mr Norrell ne voit pas là matière à traitement magique, alors sincèrement je ne pense pas que les chances soient favorables, déclara Strange. Néanmoins, je servirai volontiers Sa Majesté.

— En ce cas, reprit le duc d’York, il ne reste plus que le problème des frères Willis.

— Les Willis ? répéta Strange.

— Oh, en effet ! s’exclama le duc de Cambridge. Les Willis sont plus impertinents qu’on ne saurait l’imaginer.

— Nous devons éviter de trop fâcher les Willis, avertit le duc de Clarence, sinon ils vont sûrement se venger sur Sa Majesté.

— Les Willis soulèveront quantité d’objections à la visite de Mr Strange, soupira le duc de Kent.

Les Willis étaient deux frères qui possédaient un asile d’aliénés dans le Lincolnshire. Depuis de nombreuses années déjà, ils prenaient soin du roi chaque fois que Sa Majesté se trouvait déraisonner. Et chaque fois qu’il se trouvait avoir toute sa raison, le roi répétait à tous vents combien il exécrait les Willis et à quel point il leur en voulait de leurs cruels traitements. Il avait arraché à la reine, aux ducs et aux princesses la promesse de ne pas le livrer aux Willis, dût-il perdre de nouveau la raison. Cela n’avait servi à rien. Au premier signe de divagation, les Willis avaient été appelés ; ils étaient venus sur-le-champ, avaient enfermé le roi dans une chambre, lui avaient passé la camisole de force et administré de puissants remèdes purgatifs.

Cela étonnera mes lecteurs (car cela étonne tout le monde) qu’un roi soit si peu maître de son destin. Songez pourtant avec quelles alarmes la suspicion de démence est accueillie dans les familles privées. Songez alors combien ces alarmes sont bien plus grandes quand le patient est le roi de Grande-Bretagne ! Si vous ou moi devenions fou, ce serait un malheur pour nous-mêmes, nos proches et notre famille. Mais quand un roi devient fou, c’est une calamité pour la nation entière. Fréquemment par le passé, le mal du roi George avait déjà laissé sans réponse la question de savoir qui devait gouverner le pays. Il n’existait aucun précédent. Personne ne savait que faire. Non que les Willis fussent aimés ou respectés ; ils ne l’étaient pas. Non que leurs traitements soulageassent en quelque façon le roi de ses tourments ; ils ne le soulageaient pas. Le secret du succès des Willis venait de ce qu’ils gardaient leur sang-froid alors que tous les autres étaient pris de panique. Ils endossaient une responsabilité que tous les autres étaient on ne peut plus désireux d’éviter. En échange, ils exigeaient un contrôle absolu sur la personne du roi. Nul n’avait le droit de parler au roi hors de la présence d’un Willis. Pas plus la reine que le Premier ministre. Pas même les treize fils et filles du roi.

— Eh bien, reprit Strange après toutes ces explications, je concède que je préférerais parler à Sa Majesté sans m’embarrasser de quiconque, surtout de personnes défavorables à mon dessein. À l’occasion, j’ai toutefois dérouté toute l’armée française. Je puis sans doute venir à bout de deux médecins. Laissez-moi donc les Willis.

Strange refusa de discuter la question des honoraires avant d’avoir vu le roi. Il ne demanderait rien pour rendre visite à Sa Majesté, ce que les ducs – qui avaient tous des dettes de jeu à rembourser et des pleines maisons d’enfants illégitimes à nourrir et à élever – trouvèrent très élégant de sa part.

Dès potron-minet le lendemain, Strange se rendit à cheval au château de Windsor afin de voir le roi. La matinée était froide, piquante, et une épaisse brume blanche ensevelissait toutes choses. En chemin, il jeta trois petits sorts. Le premier garantirait que les Willis dormiraient bien au-delà de leur heure coutumière ; le deuxième serait cause que les épouses et les domestiques des Willis oublieraient de les réveiller, et le troisième l’assurerait que, lorsque les Willis se réveilleraient enfin, aucun de leurs habits ou de leurs bottes ne serait là où ils les avaient laissés la veille. Deux ans plus tôt, Strange aurait eu scrupule à jouer un tour, même aussi léger, à deux étrangers, mais désormais il n’hésitait plus. À l’instar de beaucoup des messieurs qui avaient suivi le duc de Wellington en Espagne, il s’était mis inconsciemment à imiter Sa Grâce, dont il entrait dans le tempérament de toujours agir de la manière la plus directe possible[103].

Vers dix heures, il franchissait la Tamise par le petit pont de bois du village de Datchet. Il longea le chemin séparant le fleuve des remparts, puis entra dans la ville de Windsor. Aux portes du château, il se présenta à la sentinelle et lui expliqua son affaire avec le roi. Un valet en livrée bleue apparut pour l’escorter jusqu’aux appartements royaux. Le valet était un homme urbain, intelligent, et, comme il arrive souvent avec le personnel des lieux grandioses, il était extrêmement fier du château et de tout ce qui allait avec. Son principal plaisir dans l’existence consistait à en faire faire le tour à ses hôtes et à se les figurer ébahis, intimidés et frappés de stupeur.

— Cela ne peut être votre première visite, n’est-ce pas, monsieur ? telle fut sa première question à Strange.

— Au contraire. J’y pose le pied pour la première fois de ma vie.

Notre homme eut l’air choqué.

— Alors, monsieur, vous avez manqué un des spectacles les plus nobles que l’Angleterre peut offrir.

— Vraiment ? J’y suis, maintenant.

— Seulement vous y êtes pour affaire, monsieur, répondit le domestique d’un ton réprobateur, et n’aurez sans doute guère le loisir de tout regarder de manière appropriée. Il vous faut revenir, monsieur. En été. Et au cas où vous seriez marié, je prends la liberté de vous signaler que les dames sont toujours particulièrement charmées par le château.

Il fit traverser à Strange une cour d’imposantes dimensions. Il y avait longtemps de cela, en temps de guerre, celle-ci avait dû offrir un abri pour quantité de gens et leur bétail, et il subsistait quelques anciennes constructions d’un style sévère qui témoignaient du caractère militaire que le château avait présenté à l’origine. Au fil du temps, cependant, l’attrait de la pompe et de la splendeur royale avait commencé à contrebalancer des considérations plus utilitaires, et une église magnifique avait été construite, qui occupait la majeure partie de l’espace. Cette église (appelée la Chapelle mais, en réalité, plus proche d’une cathédrale) montrait toute la complexité et la recherche dont le style gothique est capable. Elle était enclose de contreforts de pierre, armés de piquants et couronnés de clochetons, eux aussi en pierre, et regorgeait de chapelles, d’oratoires et de sacristies.

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103

Dans La Vie de Jonathan Strange, John Segundus dispute d’autres circonstances où il croit que les dernières actions de Strange étaient influencées par le duc de Wellington.